« La puissance de la parole » par Dominique Holvoet

Article paru dans L’Hebdo-blog, le 16 septembre 2018

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Le titre du prochain Forum européen Zadig [1] qui se tiendra à Bruxelles le 1er décembre, « Les discours qui tuent », peut paraître choquant. Une parole a-t-elle donc jamais tué quelqu’un ? Comme le rappelle Geert Hoornaert dans son article « Banalisation des discours qui tuent », la fonction de la parole a toujours plutôt été perçue dans sa capacité à détourner l’atteinte à l’intégrité physique. Nous soutenons pourtant qu’il y a des mots qui tuent, car les mots impactent les corps même quand ils glissent sur la carapace de nos indifférences et que cette puissance de la parole appelle en retour une responsabilisation de l’orateur, particulièrement quand la parole se fait publique.

Partout en divers coins d’Europe, le monde de la haine s’enflamme. Et si nous choisissons de nous exprimer dans l’espace public, c’est que nous croyons que l’urgence est là. Nous assistons à ce retour de la haine de l’autre sous les formes les plus insidieuses, dans notre pays même, et au-delà de nos frontières – devenues pourtant lieux d’échanges plutôt que barrières dans le projet européen que nous continuons à vouloir porteur de hautes valeurs démocratiques. Les déplacements forcés de populations moralement ou physiquement détruites par des conflits locaux, les drames climatiques ou encore l’appauvrissement économique offrent à de sombres politiques l’opportunité d’une instrumentalisation des migrations pour un profit électoral inquiétant.

Est-ce le goût du pouvoir ou la puissance de la haine de l’autre en soi qui anime les portes‑voix des paroles qui tuent ?

Les prochaines élections européennes seront déterminantes pour savoir si les électeurs choisiront la voie responsable d’une plus grande intégration – osant prendre du même coup le risque de l’ouverture à l’autre dans sa différence. Ou bien choisiront-ils la voie nationaliste du repli sur soi, sur sa petite différence qui trouve sa source dans la haine de l’autre ? Le Dr Lacan indiquait déjà en 68 qu’il s’agissait là du problème le plus brûlant de l’époque. Le psychanalyste français annonçait que « les hommes s’engagent dans un temps qu’on appelle planétaire » [2] dans lequel s’effectuera le passage d’un monde à l’autre, celui symbolisé par l’Empire et sa verticalité pour aller vers celui des impérialismes démultipliés dans un monde globalisé. La question est alors celle de savoir « comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées ? » [3]

On voit bien que c’est le psychanalyste qui parle, celui qui est aux prises avec le plus singulier du symptôme de chacun de ses analysants et qui inscrit ce symptôme comme signe du malaise à l’horizon de son époque. Sinon pourquoi parlerait-il dans la même phrase de l’espace géographique dominé par les impérialismes et de l’unité de l’espace familial ? Parce que c’est là que ça se joue, au sein de la famille comme noyau résiduel de l’histoire des peuples. Et la famille est portée par les discours ambiants.

 

[1] ZADIG, Zero abjection democratic international group, Mouvement lacanien mondial créé par Jacques-Alain Miller en mai 2017.

[2] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 1981, p. 362.

[3] Ibid., p. 363.

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