« L’appel à Caïn » par Rose-Paule Vinciguerra

Titien

Les psychanalystes font l’expérience de ce qu’il il y a des mots qui tuent. Mais les discours peuvent ils tuer ? Le terme « discours » serait à entendre au sens courant  – allocution, dialogue- mais aussi, avec Lacan, comme ce qui détermine les conditions de la parole entre les sujets et font lien social.

À cet égard, si un discours n’a pas de mains pour tuer, il n’est pas sans mettre en jeu les corps de ceux qui parlent, de ceux auxquels il s’adresse et si la vérité de ce qu’énonce l’agent de ce discours est occultée, son produit, effet de discours peut être dans le réel.

Dans son discours de refondation du Front National en Rassemblement national, le 11 mars 2018, Marine Le Pen a très vite opposé « deux conceptions du monde diamétralement opposées » pour relever ce qu’elle appelle un « défi de civilisation » : « les mondialistes et les nationaux ». Ce face-à face n’est que la version moderne, disait-elle, de « la lutte éternelle  des nomades contre les sédentaires », nomades-migrants contre sédentaires-nationaux. Et où commence, selon elle, cette « série » ? Avec « l’affrontement entre Abel, le pasteur itinérant et Caïn l’agriculteur » ! Abel le nomade devenu migrant vers nos terres et Caïn le sédentaire transformé en patriote dans la France d’aujourd’hui ! Cette référence n’est pourtant pas nouvelle au Front National. Elle date déjà de son programme de 1978.

Notons cependant que La Genèse nomme Abel simplement « pasteur de petit bétail » (1) et non berger itinérant. Mais la pointe de ce parallèle est dans l’appropriation de Caïn comme modèle d’avenir. Caïn, fils d’Adam et Ève, tua Abel, son frère cadet parce qu’il avait eu le malheur d’être préféré à lui par Yahvé pour son offrande (« les premiers nés de son troupeau » ). Caïn, lui, n’avait offert que des « produits du sol ».

La comparaison serait ignare et stupide si elle n’était révélatrice de la fascination pour la violence qui rôde dans ce discours, tout pacifique qu’il ait décidé de paraître.

Ignare parce que dans la Genèse, Caïn, puni par Yahvé devient lui-même « un errant parcourant la terre », même si pour empêcher qu’il ne soit lui-même tué, Yahvé mit sur lui un signe « afin de que le premier venu ne le frappât point ». Mais dans ce  discours politique, Abel est le rusé et Caïn le révolté contre l’injustice de la puissance. L’exégèse biblique rhétorique est ici à l’envers de la théodicée leibnizienne : elle justifie le mal en dépit de la bonté de Dieu.

Comparaison stupide encore car, par un glissement sémantique, ce discours inclut dans les itinérants, outre les migrants, « les marcheurs »  de La République en marche et aussi… «  les expatriés fiscaux ».

Mais comparaison appelant, sans s’en douter ou n’en doutant pas, au pire, sans vergogne.

Lorsque Freud énonce en 1915 « Nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le désir de tuer, comme peut-être nous-mêmes encore » (2), c’est pour constater qu’aujourd’hui « notre inconscient tue même pour des choses insignifiantes » (3). Mais il demande « de mieux tenir compte de la vraisemblance » des actes passés criminels afin de trouver de nouveaux fondements de l’éthique. Ici la référence faite à Caïn a pour visée d’en appeler à la terre, à  la terre et aux morts chers à Maurice Barrès mais on peut se demander si la vérité de l’énonciation, « la haine aux aguets » (4) comme dit Freud, ne laisse pas percer une farouche jouissance du crime fratricide, masquée par la défense moraliste de ceux que menacent les Abel migrants, devenus par  renversement des rôles, criminels en puissance !

Aussi bien, dans ce discours, en appelle-t-on à la « révolution des idées », mais aussi, comme il est dit, à celle « des actes ». Lacan qui ne croyait ni aux révolutions ni aux idéologies de l’espérance, nous enjoint plutôt de nous tenir éveillés face à un « non savoir sur la jouissance qui correspondrait à une identification» (5). Freud, pessimiste,  savait cela et à la question qu’on lui posait de sa couleur politique, répondait ironiquement : « couleur chair » (6).

Quant au « actes » que le maître d’extrême droite mettrait en œuvre dans sa « révolution », s’ils n’apparaissent plus comme un cauchemar, c’est que nous avons oublié ce dont nous avertissait Primo Levi : « tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent » (7).

 

(1) La Bible de Jérusalem, 3 16-4 5, éditions du Cerf, Paris, 1973, p. 21.

(2) S. Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », in Essais de psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, Paris, 2012,  p. 41.

(3) id., p. 43.

(4) id., p. 45.

(5) Éric Laurent, « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien n° 371, 26 Janvier 2014.

(6) E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF, t. III, p. 389.

(7)   Levi Primo, Si c’est un homme, Paris, Julliard, 1987, p. 7-8.                     

 

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« The Price of Democracy » par Andreas Steininger

When Europe lay in ruins after the devastation of two world wars, it was clear, and by this I mean that it was clear to most bodies of survivors on the basis of an immediate experience, that the value of a new order could only be measured by whether this construction would succeed in stopping, cutting a destructive Trieb, one that slides into the beyond of a life-affirming function. There was a lot to be said for this. I mean, one composed elements of the Lacanian registers to build a bulwark against the headlessness of the destructive and deadly side of the Trieb. Human rights in their simple and elementary reference to the Golden Rule (do not do to others what you do not want them to do to you) – which, beyond a mediating ideal, proposes feedback with the real as a direct touchstone – the legal letters of the rule of law as a symbolic framework fixed in writing, the symbolic algorithm of majority voting, where each vote has an umpteenth weight of the umpteenth voter, the documented right of the press to contradict the signifier of the man, etc. In the imaginary, one immersed oneself in the narcissistically charged image of enlightened humanism, an openness to the world, a developed society, etc. All this knotted itself in the term democracy to a self-understanding of Western Europe. Firmly joined, this construction seemed like a cut against the passions of the Todestrieb, hatred and ignorance.

The connection to this construction democracy lives from the direct experience of Not and Angst. For instance, because of the fear of my mother-in-law, who survived an escape by a hail of bombs as a little girl in the back seat of a bicycle. It is imposed on the late-born to somehow find their connection to this reality in order to grasp the relevance of democracy at first hand. This is not limited to a mental culture of remembrance. This means a connection by means of a savoir y faire, by means of an invented knowledge how one can concretely try something here with this traumatic.

If now, 70 years later, the connection to the traumatic core of the construction of democracy is more and more forgotten, it seems as if it is an unalterable matter of course, as if the hardware box of democracy with all its pleasant consequences continues to tick when it is gradually abolished.

But the real of democracy still hits us as a cut. As a cut in the wake of the Geneva Refugee Convention, which imposes on us to arrange for people from other cultural areas to live next to us, as a cut, that we have to arrange ourselves with the enjoyment of our neighbours, as a cut, that a politician has to live with the fact that he is criticised by the media and has to arrange for the separation of powers.

The question is whether it is precisely in these disagreeable cuts that one can recognize the necessary price and therefore the relevance and presence of democracy, or whether one, with which political capital is made today, does everything possible to avoid these cuts – in the erroneous belief that democracy could still continue to exist.

« … Et je n’ai plus ouvert la bouche » par Juliette Lauwers

Aujourd’hui, en Europe, la question politique face aux phénomènes humains est éliminée au profit d’un discours de nécessité. Les décideurs se pensent gestionnaires.  La logique du chiffre enterre la question politique. Ce discours froid crée un climat d’exclusion et d’inquiétude généralisées dans un monde silencieux face à la montée des ségrégations.

Éliminant la question du débat et du choix, cette «politique» se présente comme courageuse lorsqu’elle se prête à sacrifier ses idéaux humanitaires pour le bien commun. Le sacrifice de la vertu devient acte de courage. « La manière dont les clichés se sont introduits dans notre langage et dans nos débats quotidiens indique bien à quel point nous nous sommes non seulement privés de notre faculté de parler, mais aussi disposés à employer des moyens violents. » (1)

Or, dans son déploiement du concept de banalité du mal, Hannah Arendt nous a appris que quiconque renonce à sa responsabilité, par exemple en se pliant à la législation, sombre dans le mal qui n’a alors plus rien d’exceptionnel. Ça n’empêche pas ce mal d’être radical.

Après son unique visite dans un camp d’extermination, Eichmann décrit un spectacle qui lui fut insupportable. Il poursuit son récit : « Alors, je suis parti. J’ai sauté dans ma voiture et je n’ai plus ouvert la bouche. (…) Ce jour là, j’en avais eu assez. J’étais achevé. » (2) Quid de ce corps qui bondit et cette parole qui se suspend ? Quid de cet homme qui vit cette expérience radicale et retourne dans son bureau veiller au bon déroulement de la suite des opérations ? Que signifie « Ce jour là, j’en ai eu assez. J’étais achevé. » ? Il n’a pas enroué ni démonté son appareil de mort, pas plus qu’il ne s’est tiré une balle dans la tête. Au contraire, il s’est remis à la tâche avec le même zèle. Il ne regrettera que ne n’avoir pas été reconnu pour l’accomplissement de son devoir à caractère si pénible, sans défaillir.

Fonctionnaire, homme ordinaire, Eichmann était ambitieux. D’ailleurs, en fait de fonctionnaire, il n’était pas rien dans la hiérarchie du Troisième Reich. Il était « responsable » de la solution finale, de l’identification des victimes de l’épuration raciale, de leur déportation et de leur extermination. Dans le cadre de son interrogatoire à Jérusalem, « il expliquera des mois durant à l’officier de police qui l’interroge (un juif allemand !) la cruelle injustice qu’il a subie en ne dépassant jamais le grade de lieutenant-colonel, avec la certitude d’éveiller une légitimité sympathique et sans jamais un mot de regret pour l’homme qui, en face de lui, a vu disparaître les siens dans les camps. » (3) Ayant obéi aux ordres avec une servitude pleine de dévouement, il ne peut comprendre le manque de reconnaissance dont il fait l’objet et qui pourtant le motivait.

Avançant comme sujet sans énonciation, Eichmann jouissait d’une position d’employé modèle. Arendt note encore: « plus on l’écoutait, plus on se rendait compte que son incapacité à s’exprimer était étroitement liée à son incapacité à penser… » (4). Mais la responsabilité d’un parlêtre ne relève pas que de la pensée. D’ailleurs, là où le sujet pense, il n’est pas. Il est dans son acte. Ceci nous permet de nous orienter.

Jacques-Alain Miller nous a invités à faire un effort supplémentaire et à aborder ce qu’il en est de la banalité de la jouissance, qui constitue sans aucun doute un autre scandale, à l’instar de la banalité du mal avancée par Hannah Arendt. L’effacement du sujet de l’énonciation ne signifie pas la disparition de sa singularité, puisque reste sa jouissance. Eichmann ayant choisi l’obéissance s’est tu. Il a continué à se faire objet du maître jouissant de la place qu’il occupe ainsi dans son sillage. Ceci le condamnera logiquement à la mort à l’issue de son procès.

Adopter le discours ambiant, s’effacer comme sujet responsable, reculer à dire quitte à se tromper signifie faire un choix contre le désir. De ce point de vue, les parlêtres sont tous des exclus, des sans-papiers, parce qu’aucun papier ne résout la question du manque et du désir. La responsabilité politique est aussi celle d’assumer un langage qui ne prétend pas dire toute la chose. Ce que la logique gestionnaire du chiffre ne peut précisément admettre.

 

Auparavant, l’idéologie nationaliste haineuse produisait des discours lisses de fonctionnaires, déresponsabilisés des ordres qu’ils exécutaient; aujourd’hui, ces discours lisses autorisent la montée de nouveaux discours de haine, tout en s’en dédouanant. Le lien de cause à effet s’est inversé. La frilosité européenne à bâtir un projet véritablement politique ne pouvait manquer de laisser ouvert le terrain à la haine. « L’inconscient, c’est la politique » est cet invariable repérée par Lacan en 1967.  Hitler a produit des Eichmann. Francken (5), qui déclare « Le racisme, c’est pour les idiots », incarnant un discours de pure gestion, sans mauvaises intentions, et se dédouanant de la haine du discours de certains membres de Schild en Vrienden, n’a-t-il aucune responsabilité dans leurs dérives ?

Amor Mundi était plus qu’un slogan pour Hannah Arendt. Avec Lacan, nous ne pouvons plus ignorer que seul l’amour permet de condescendre au désir. A l’inverse, la jouissance – du propriétaire de sa terre, de ses biens et du destin de l’autre – ouvre à la haine et à la mort.

 

(1) Arendt, La nature du totalitarisme, 1954, Payot, 1990, p. 40.

(2) Arendt, Eichmann à Jerusalem, 1963, Calmann-Lévy, 1972, p. 103.

(3) Catherine Vallée, Hannah Arendt. Socrate et la question du totalitarisme, Ellipses, 1999, p. 111.

(4) Arendt, Eichmann à Jerusalem, op. cit., p. 61.

(5) Theo J.E. Francken est membre du parti nationaliste flamand N-VA, secrétaire d’État à l’Asile et aux Migrations dans le gouvernement de Charles Michel (Mouvement Réformateur).

« Il grado zero del linguaggio » da Carlo De Panfilis

Il razzismo, l’odio verso l’Altro, cambiano i loro oggetti a misura di come si modificano le forme dei legami sociali (1).

Il sistema economico capitalistico globalizzato, la scienza e la tecnologia hanno definito nuove coordinate sociali. L’imporsi dell’Universale in tutti gli ordini sociali ha provocato modificazioni fondamentali nel campo dell’etica.  Il libero mercato d’impronta liberista ha prodotto arretramenti sul piano dei diritti sociali. Il contrappeso del mercato unico ha prodotto esacerbamento ed estensione dei processi di segregazione e sfaldamento del senso d’appartenenza alla collettività. Da un lato, quindi, assistiamo ad una omogeneizzazione generalizzata e multipla dei modi di godimento che frammentano i legami sociali, producendo un individualismo edonista, esacerbando e occultando la mancanza di godimento. Dall’altro, siamo dentro emergenze di crisi produttiva, economica e sociale, con perdita di diritti civili acquisiti, che incontrano l’aumento della immigrazione.  Ne risulta che la soggettività attuale è segnata da una frammentazione dei legami sociali e della possibilità di riconoscersi in classi di appartenenza comunitaria.

La soluzione proposta e cavalcata dal cosiddetto “populismo” è la costruzione di una identità unificatrice. L’identità è individuata partendo da una specificità interna del singolo da rivendicare, oppure è un’identità in opposizione ad una alterità esterna, con un’identificazione che si definisce proprio in questa opposizione. Per gli individui non in grado di riconoscersi come soggetti in una costruzione comune, l’unica condivisione identitaria è quelle delle pulsioni e paure collettive, in nome di una padronanza  concepita come assoluta di tutti i modi di godere e del rifiuto della differenza. Qui nascono le nuove forme di conformismo identitario. L’attaccamento ad una dimensione identitaria particolare favorisce i processi di radicalizzazione e alimenta i conflitti. Questa alimentazione dei conflitti, è sostenuta e perseguita attraverso un linguaggio che non produce discorso o dialettica ma solo rivendicazioni e rigetto dell’altro. Fino al suo esito più radicale e generale: la paura di essere sostituiti. Questo processo si autoalimenta, e lascia intravedere gravi rischi di disumanizzazione. Ascoltiamo governanti che prefigurano sia in atto nel nostro paese una «sostituzione etnica» voluta da forze politiche interne e da «centri di potere» internazionali. Il tono delle dichiarazioni può mutare leggermente, ma non il significato del loro contenuto: «Lo Ius Soli in Italia non lo accetto, è una sostituzione di popoli»; «la sinistra, a livello mondiale, ha pianificato un’invasione (di immigrati), una sostituzione di popoli»; «è in corso un’operazione di sostituzione etnica coordinata dall’Europa». Dunque, un conflitto che produce un linguaggio privo di articolazioni, che non può essere superato dialetticamente perché si pone come un “noi” che non solo è minacciato di “eliminazione” ma addirittura di “sostituzione”.

Il lavoro di Freud si oppone a questa idea di identità unificatrice con l’introduzione  dell’inconscio e la conseguente divisione soggettiva. Dice Lacan: «L’idea di un’unità unificatrice della condizione umana mi ha fatto l’effetto di una menzogna scandalosa» (2). Il linguaggio che mira a una identità  unificatrice è costituito da un appello ai “valori”, come quelli dell’identità etnica o religiosa, che traggono la propria forza dall’essere presentati come “verità”. Si tratta di un linguaggio che può assumere contenuti diversi, che fa appello all’evocativo e può facilmente essere presentato nella forma dell’immagine, della frase apparentemente “vera” e pregnante, di forme di comunicazione il cui impatto emotivo è massimo ed il contenuto dialettico nullo.  Grado zero del linguaggio, la cui ricchezza diviene ornamentale, iconica, impressionante, che erige fili spinati all’alterità e con essa alla democrazia.

(1) Laurent, E., « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien n 371, 2014.

(2) Lacan, J., Intervention à l’Université Johns Hopkins, Baltimore  (18-21/10/1966).

« En Allemagne, le souterrain, c’est la famille » par Heike Lutz *

En Allemagne, en Allemagne de l’Ouest, quelque chose a existé qu’on a appelé : Geschichtsaufarbeitung. Un mot intraduisible, « le travail sur l’histoire », la mise à jour, l’assimilation de l’histoire de l’Allemagne nazie.

Cela existait depuis les années ’70, donc après le procès d’Auschwitz et après les révoltes des années ’68. On a commencé à s’occuper publiquement de ce qui s’est passé au temps du national-socialisme, qui est devenu un sujet d’enseignement dans les écoles. On pouvait regarder le film Holocaust à la télévision et en parler. On parlait de la culpabilité allemande et de notre responsabilité, même si on était né après 1945. L’antisémitisme était devenu inadmissible, c’était presque tabou. J’ose dire que tout cela était un consensus dans la vie publique et politique, pour qui se voulait libéral, bourgeois et éclairé, comme l’était la majorité au pouvoir. C’était le discours qui était tenu lors des occasions officielles et politiques. C’était considéré comme politiquement correct. Nous ne parlons pas, ici bien sûr, des exceptions.

Mais ! Mais ce dont les gens parlaient, quand ils croyaient qu’ils étaient entre eux, c’est une tout autre histoire. C’est que, dans les familles, on ne parlait surtout pas. Il n’y a pas eu ce Geschichtsaufarbeitung dans les familles, dans la vie privée.

Mon père, né en 1932, était un membre des sociaux-démocrates et, bien sûr, antifasciste. C’est ce qui dominait dans le discours familial. Le père de ma mère est mort en 1944 comme soldat en Yougoslavie. Ma mère, née en 1936, en parlait rarement et quand elle commençait, elle pleurait immédiatement. Elle racontait alors une histoire déchirante : son père avait refusé d’accomplir un acte d’inhumanité qu’on exigeait de lui et avait ainsi été forcé de devenir un soldat. Quand j’étais un enfant, cette histoire me paraissait étrange. Adulte, j’ai fait des recherches dans les archives. C’est très facile à faire. Il était membre du parti national-socialiste. Il y a occupé des postes et y a eu des fonctions dans la ville où il vivait. On ne trouve aucune preuve qu’il a résisté. L’histoire que ma mère a racontée, et à laquelle elle a cru, est une invention, un mensonge. Mais un mensonge comme il en existe des millions en Allemagne, qui tournent autour du réel de la culpabilité.

Mes parents étaient de bons démocrates, des citoyens engagés dans la vie publique. Mais leur intérêt pour l’histoire s’arrêtait devant ce que l’histoire familiale avait de plus privé. Et cette histoire est la plus forte dans le sous-sol, dans la clandestinité, dans l’Underground.

Aujourd’hui, mon père est mort et ma mère est très âgée. Ces jours-ci, elle commence à parler de temps en temps le jargon nazi, qu’on parlait autour d’elle quand elle était enfant.

Depuis 1989, quelque chose s’est mis à changer. Je pense qu’on peut qualifier l’année 1989 comme celle de la chute du mur entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. L’Allemagne est devenue plus grande et plus puissante. Aujourd’hui, quand on parle de responsabilité dans les discours officiels et politiques, il s’agit que l’Allemagne reprenne une responsabilité dans le monde parce que c’est un pays puissant. Ou de façon un peu plus rudimentaire : Nous sommes de nouveau quelqu’un dans le monde. Nous ne devons plus avoir honte d’être allemands. Il faut arrêter de parler tout le temps de l’histoire nazie. Et ce qui avait poussé dans le souterrain, revient à la surface. Les tabous tombent. Aujourd’hui, on entend en public, dans la vie officielle et politique, des choses qui n’auraient pu être dites il y a 20 ans, ou du moins qui auraient déclenché une grande discussion. Ce n’est que lors d’événements commémoratifs, que l’on entend parler de la responsabilité qui découle de l’histoire national-socialiste.  

Le Geschichtsaufarbeitung en Allemagne, a peut-être un peu ralenti les changements politiques, mais pas plus. Et on ne sait pas où cela nous mènera. 

 

*Heike Lutz est psychanalyste à Stuttgart, membre du New Lacanian Field Austria.

« Banalisación de los discursos que matan » por Geert hoornaert

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Una internacional trasatlántica de la xenofobia se instala. El lenguaje que habla es simple, sus fórmulas se resumen en una pedagogía del odio. Estamos nosotros y están ellos; hay aquí, y hay allí; hay dentro, y hay fuera; hay los amigos y luego los enemigos; los que conocemos, y los extranjeros. Con estas palabras, pretende describir únicamente los datos más inmediatos de la experiencia, pretende no hablar: solo traduce el orden inminente de las cosas que, a su vez, prescriben una política inexorable.

La palabra política, que siempre ha tenido, como toda palabra, la función de contener la violencia física, tiene hoy consecuencias muy directas sobre los cuerpos de miles de personas. Y es que algunos discursos sirven, no ya para refrenar, sino para provocar esta violencia, a la vez que la ocultan. La eufemización está de regreso, emparejada con las otras pervertizaciones de las lenguas manejadas por los dos totalitarismos del S XX. No exponemos al prójimo a la muerte, no, no: gestionamos los flujos migratorios.

Gestionamos, y bajo la restricción de la dura Necesidad. Así, las elecciones y las decisiones se presentan como fatalidades; el orden de las cosas restringe, y la política no es más que la fiel intérprete de este orden. Pero si son las cosas las que hablan, y si la fatal necesidad dicta al político, la circulación libre de la palabra, alma de la democracia, no tiene ya razón de ser. La política no tiene ya más que una tarea que realizar: promover el consenso; solidificar el sentido común; traducir las necesidades del momento al pueblo; y así sometida a la “fuerza mayor”, será el Uno que pondrá orden en la desesperante complejidad del mundo.

El hablar político se esfuerza entonces en borrar el punto desde el que habla. Ese punto está ligado a lo que Freud identificaba como un real material de cada sujeto humano: cada individuo está, decía en su Malestar en la cultura, habitado por un deseo de dominar al otro, de someterlo, de matar, de violar[1]. A partir de este punto, cada uno deberá posicionarse, y tendrá que construir su forma de desviar sus pulsiones destructivas de los caminos de la realización. Es aquí donde la tarea intrapsíquica se une con las grandes cuestiones en juego en una cultura, en una civilización. Aunque la separación entre pulsión y civilización es estrecha. Y finalmente únicamente las palabras la mantienen abierta. Por eso importan, y no solo un poco: sus efectos sobrepasan ampliamente la transmisión de los mensajes a los que las las teorías de la comunicación las quieren reducir. La historia demuestra que son perfectamente capaces de liberar lo peor, justificándolo con el Bien. Que el delirio hitleriano haya podido llegar a ser una política realista, decía Orwell en 1940, se debe ciertamente en parte al financiamiento de la industria pesada; pero los bonzos nunca habrían sacado sus carteras si Hitler no hubiera hablado antes, y hablado mucho, hablado hasta que se hubiera creado, con sus palabras, un increíble movimiento de masas[2].

Hoy, enemigos de la civilización vuelven a ocupar lo alto de la tribuna, y vociferan sus “soluciones” invariablemente irrespirables y persecutorias. Quieren hacer creer que en lo que dicen, ellos no tienen nada que ver. No hacen más que traducir fielmente las necesidades del momento que el orden restringente de las cosas impone[3]. Este borramiento del lugar desde el que se habla nos da la neolengua de hoy. Habla con palabras de un solo paradigma que se impone en todos lados: problema-solución[4]. Inmigración, inseguridad, subida de la violencia, pérdida de referencias; cada desafío al que los saberes clásicos han dejado de responder, se traduce por “problema” que debe, a su vez, generar una “solución” de la cual lo ideal sería el ser definitiva. Basta con constatar que este paradigma se desprende más de una técnica de gestión de los cuerpos que de una política de seres hablantes[5] para que podamos pensar que la forma up to date de una banalización del mal se refugia y se extiende en y por este paradigma.

Porque el mal nunca se banaliza él solo. Necesita todo un aparataje de lenguaje para conseguirlo, que prepare el terreno barriendo los obstáculos[6]. No se necesita jefe para ello; basta con hacer creer que en lugar de nuestras elecciones, habla la Necesidad. Y que aquello sobre lo que la Necesidad habla, no son humanos, sino cosas. Este estilo se ha vuelto omnipresente. Se borra la función de la palabra y se reduce el campo del lenguaje, para no sembrar más que mensajes – neutros, banales, feroces. Vemos este estilo obrando en los hospitales psiquiátricos belgas, en los que en nombre de los derechos del paciente, se le informa, en toda neutralidad, por supuesto, que existe un procedimiento de eutanasia por “sufrimiento psíquico insoportable”; información con la que el paciente será libre de hacer lo que quiera, a condición de abstenerse de ver en ello una sugerencia.

Esta neolengua informacional está recubriendo todo el espectro de las cuestiones humanas; objetivación de lo íntimo, yendo desde la evaluación en el trabajo hasta la intromisión del Estado en las psicoterapias; cosificación de la esfera pública, reducida a una escena de gestión; segregación del extranjero para encerrarse en un entre-nosostros atrincherado, entre-nosotros que será a su vez sometido a una objetivación de lo íntimo. Los discursos sobre las olas de inmigración son así emparejados con el mandato de purificarse a si-mismo: los tiempos exigen que la cosa humana consienta al sacrificio de aquello que es suyo. Y así es como, deshumanizando al otro, llegamos a cosificarnos nosotros mismos.

¿No es esa dimensión propiamente humana la que está desertando de Europa?

 

Traducción: Itxaso Muro Usobiaga

 

[1]   Freud S., Malaise dans la civilisation, (1930).

[2]   Orwell G., Review of Mein Kampf by Adolf Hitler, unabridged translation, New English Weekly, 21 March 1940, repris, dans Politics and the English Language, Penguin books 2103

[3]   Voir Milner, J.-C. La politique des choses, Verdier, 2011

[4]   Milner J.-C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, 2003.

[5]   Milner J.-C., Pour une politique des êtres parlants, Verdier, 2011.

[6]   Voir, p.ex., V. Klemperer, LTI

 

« Après Lampedusa » par Patricia Bosquin-Caroz

Article paru dans L’Hebdo-blog 145, le 16 septembre 2018

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«  Ils étaient huit cent quarante sur ce bateau. Ceux-là étaient de la première classe. Tous. Ils avaient payé mille cinq cents dollars. Ceux de la deuxième classe, ici au milieu, avaient payé mille dollars. Et chose que j’ignorais, en bas dans la cale, il y en avait plein. Ils avaient payé huit cents dollars. La troisième classe.

Quand je les ai fait descendre à terre, ça n’en finissait plus. Des centaines de femmes et d’enfants. Ils étaient mal en point, surtout ceux de la cale. Ils étaient en mer depuis sept jours. Déshydratés. Dénutris. Épuisés. Je me souviens d’en avoir amené soixante-huit aux urgences. En mauvais état.

Ce jeune garçon était gravement brûlé. Très jeune, dans les quatorze – quinze ans. Nous voyons énormément de ces brûlures. Des brûlures chimiques dues au carburant. Parce qu’ils embarquent sur des canots pneumatiques. Des canots délabrés. Pendant le voyage ils doivent remplir les réservoirs avec des jerrycans d’essence. Elle se répand à terre, se mêle à l’eau de mer et imprègne leurs vêtements. Ce mélange toxique provoque ces graves brûlures qui nous inquiètent et nous donnent beaucoup de travail. Avec des suites parfois fatales. Voilà.

Tout homme a le devoir, s’il est un être humain, de secourir ces personnes. Quand nous y parvenons, nous en sommes vraiment heureux. Heureux d’avoir pu les aider. C’est parfois impossible, hélas. Et je dois alors assister à des choses épouvantables. Des morts, des enfants… Quand cela arrive, je suis obligé de faire ce que je déteste le plus : l’inspection de cadavres. J’en ai fait beaucoup, sans doute trop. Tout ça te laisse avec une colère, un vide dans l’estomac. Un trou. » [1]

 

Une rencontre à Lampedusa, Pietro Bartolo

Nous avons découvert Pietro Bartolo [2] dans le documentaire de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, dont cet extrait a été écouté et visionné lors du Congrès PIPOL 8 à Bruxelles [3], édité et publié récemment dans Quarto. Ensuite, nous l’avons rencontré à Lampedusa, où nous nous sommes rendus, quelques membres de la Commission PIPOL. Lampedusa dénommée, « La porte de l’Europe » en Méditerranée où, depuis 1991, avec son équipe il a accueilli plus de trois cent mille migrants venus d’Afrique subsaharienne, du Nigeria, de Somalie, d’Érythrée, de Syrie… Aucun ne peut mettre un pied à terre sans que le docteur Pietro Bartolo ne l’ait examiné. Destiné à être pêcheur, comme tous les hommes de cette petite île italienne située au large de la Sicile, à une centaine de kilomètres de la Tunisie, Pietro quittera Lampedusa pour étudier. Mais l’appel de la mer le tenaille et il rentre muni de son diplôme de gynécologue obstétricien. Très vite, il ne va pas seulement devenir médecin des habitants de l’île, mais, par la force des choses, celui de tous les migrants qui, depuis cette date, ne cessent d’affluer par milliers.

 

Hors-normes 

Directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur de l’Assistance Sanitaire de Palermo et des interventions auprès des migrants, à chaque arrivée de bateau il se rend au port, au quai Favarolo, où il est appelé à faire le tri entre les vivants et les morts. Hors norme. Malgré lui. Il est le médecin qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde, cherchant à donner un nom à chacun. Son acte dit à quel point les migrants sont des visages sans nom et montre, comme le souligne Guillaume Le Blanc, que « Faire coïncider un nom et un visage, c’est pourtant le point de départ obligé de toute vie, c’est pouvoir être appréhendé comme quelqu’un » [4]. Quant aux vivants, P. Bartolo traite en urgence les pathologies diverses et, depuis 2013, celle qu’il a renommée « la maladie des pneumatiques ».

Médecin du corps et se disant impuissant à soigner les blessures de l’âme, il se fait pourtant témoin du parcours de chacun, que celles et ceux qui ont fait la traversée de la mer lui racontent et qu’il a recueilli dans son ouvrage « Les larmes de sel ». Il y évoque aussi sa proximité avec les naufragés, marqué à jamais par son trauma d’adolescent. Alors qu’il pêchait en hiver, la nuit, au large des côtes avec son père et d’autres marins, il tomba à la mer à l’insu de tous. Il faillit mourir noyé, mais fut sauvé de justesse. Ainsi, les évènements eurent très tôt fait de transformer la contingence en destin, ce qui lui fit dire : nous sommes tous des naufragés, rappelant par-là le dit de Jacques Lacan : « Ne participent à l’histoire que les déportés » [5]. Ainsi, au plus proche de la clinique du singulier, il va contre la politique du chiffre d’une Europe bureaucratique devenue davantage sanitaire et sécuritaire qu’hospitalière.

 

Rencontre à Pipol 8 

Le Congrès PIPOL 8, adressé au champ freudien européen, portant le titre La clinique hors-les-normesconstituait  une réponse psychanalytique au pousse à la norme bureaucratique généralisé qui s’impose également dans le domaine de la dite santé mentale. Dans le documentaire de Gianfranco Rosi, le contraste entre l’accueil de P. Bartolo fait au un par un et la politique du nombre était criant. On y voit le personnel de Frontex affublé de combinaisons blanches de la tête au pied, masqués, compter et trier les supposés porteurs de maladies. Contraste flagrant avec ce médecin filmé par Rosi qui témoigne de sa rencontre avec les migrants qu’il a soignés, avec chaque un et qu’il nomme par leur prénom.

Première raison de notre invitation : la clinique au un par un, ici, celle d’un médecin hors-norme. Hors-norme, parce qu’il est aussi celui qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde afin de donner un nom et une sépulture aux morts, à ceux qui par milliers se sont noyés en Méditerranée.

Voilà l’idée de départ. Ce n’était pas gagné d’avance d’obtenir  qu’il accepte notre invitation, encore fallait-il  l’intéresser à notre thème, lui qui passe la plupart de ses nuits avec son équipe médicale et son équipe de bénévoles à accueillir chaque bateau qui accoste. Lui qui est constamment sur le qui vive et le nez dans le guidon !

Il fallut pour le sensibiliser aller nous aussi à sa rencontre. De retour de Lampedusa, lors du Forum SCALP à Bruxelles précédant le congrès PIPOL, s’inscrivant dans la série des forums anti-Le Pen initiés par Jacques-Alain Miller, j’ai pu témoigner de ce moment inoubliable que fut notre rencontre avec ce médecin et avec le phénomène migratoire.

 

La fin de l’hospitalité

Lors de notre entretien, P. Bartolo avait tenu à préciser qu’il s’agit- là d’un phénomène et non d’un problème. Pour lui, les mots importent : « Ce n’est pas un problème, c’est un phénomène », martelait-il. Nous savons que le terme problème renvoie à celui de solution selon le paradigme de Jean-Claude Milner : problème-solution, où on entend la résonnance à la solution finale. D’ailleurs, au même moment où nous revenions de Lampedusa en avril 2017, le secrétaire d’Etat à l’asile et l’immigration Téo Franken, membre du parti populiste belge, flamand, la NVA déclarait dans un tweet : « si nous les sauvons nous les encourageons à venir ». Plus tard, il recommandait même de contourner la Convention de Genève. On entrevoit aisément qu’elle serait la solution au problème migratoire pour Théo Franken, simplement dit, simplement fait : ne pas porter secours aux naufragés. Et bien depuis, nous y sommes !

Si nous déplorions la défaillance d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité se réduisant à être une biopolitique des camps, aujourd’hui, nous constatons l’absence même d’une politique vitale du secours. Comme si ces jaculations populistes et populaires, de plus en plus banalisées se répandaient sans discontinuer, à la façon d’une traînée de poudre, partout en Europe.

À Lampedusa, nous avons finalement rencontré un homme pris dans une urgence à parler, à témoigner, saisissant l’offre de s’adresser à plus d’un millier de praticiens de la psychanalyse. C’est également dans cet esprit de témoin de son action que nous l’avons accompagné durant plusieurs nuits sur le quai Favarolo pour accueillir des migrants, comme lui et ses équipes, à visage découvert. Contraste avec les masques blancs des sanitaires européens et les masques noirs de la garde policière et qui n’est pas sans évoquer ce que le philosophe Emmanuel Lévinas dénommait l’expérience du visage. Car selon celui-ci, accueillir l’altérité foncière de l’autre, c’est d’abord lui présenter notre visage découvert. Nous en sommes loin !

 

La Movida Zadig [6]

Mais Pietro Bartolo fut entendu et même davantage, grâce à une contingence : La Movida Zadig. En effet, son intervention précédait le premier Forum européen organisé dans le congrès PIPOL et animé par J.-A. Miller, faisant suite aux 23 forums SCALP [7] et répondant à la création de la Movida Zadig. Il s’agissait de poursuivre la réflexion sur la montée du populisme en Europe. JAM s’y est entretenu sur les réponses à y apporter avec une journaliste d’investigation grecque, une députée hongroise, un écrivain belge, un politologue français, un juge, un docteur en philosophie, …14 invités européens.

L’EFP allait dorénavant saisir l’opportunité ZADIG ! A son propos J.-A. Miller avait formulé : « Nous sommes engagés, dans un effort de longue haleine, qui demande un véhicule nouveau, à savoir une organisation souple et réticulaire, radicalement décentralisée, capable de pérenniser et étendre les alliances inédites qui se sont nouées à l’occasion des Forums » [8].

Jusqu’ici, les psychanalystes s’étaient impliqués dans  diverses actions politiques de défense et de protection des pratiques de parole des psychanalystes eux-mêmes, multipliant les contacts avec les hommes et les femmes politiques. Ce qui est nouveau et qui culmine avec ZADIG, c’est l’action politique des psychanalystes. Ils feront désormais alliance avec certains politiques et intellectuels pour faire front contre les partis de la haine qui menacent nos démocraties européennes. Cette action politique, on l’a vu, a eu pour impact d’influer en France sur le cours des choses en répondant à la contingence – la présence de Marine Le Pen au deuxième tour – par l’invention.

L’effet sur notre assemblée du Champ freudien de l’intervention du docteur Bartolo, n’est pas uniquement celui de nous émouvoir, ni celui de nous propulser dans des projets humanitaires, mais celui de produire en nous le désir d’influer sur le cours de l’histoire et des discours ambiants, d’actionner les politiques, non sans nouer de nouvelles alliances avec des acteurs d’autres champs et disciplines.

 

Forums européens

Dans l’après-coup de PIPOL 8 Domenico Cosenza, Président de l’EuroFédération, écrivait un communiqué annonçant les prochains forums européens à Turin et ensuite à Rome portant sur des thèmes relevant du malaise dans la société.

Le forum de Turin a eu lieu sur le thème « Désirs décidés de démocratie en Europe ».

Le second, qui s’est tenu à Rome avait comme titre : « L’étranger. Inquiétudes subjectives et malaise social du phénomène de  l’immigration en Europe ». «  Ce forum, disait Domenico Cosenza, sera pour nous l’occasion de reprendre le fil des conclusions de Pipol 8, né du touchant témoignage du docteur Bartolo de Lampedusa, et de relancer la question concernant la tragédie qui se déroule chaque jour depuis des années sur les côtes méridionales de l’Europe… »

À Rome, le docteur Pietro Bartolo invité par Antonio Di Ciaccia est intervenu une nouvelle fois. Nous avons pu  constater qu’il est devenu aujourd’hui et malgré lui, comme d’autres acteurs de terrain, l’emblème d’une résistance citoyenne à un ordre de plus en plus dur, palliant plus que jamais par son action aux manquements d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité, pire encore, d’une politique du secours. À l’instar de Guillaume Le Blanc, nous pourrions-dire : « Cessons de croire à l’hospitalité par nature et attachons-nous à établir des règles démocratiques de l’hospitalité. L’hospitalité a toujours été une régulation sociale et elle doit le redevenir » [9]. Celui-ci rappelait qu’au 18e siècle l’hospitalité n’était pas un avatar compassionnel, même si elle commence au niveau individuel par un affect, mais considérée comme une norme juridique [10].

D’autres forums sous l’impulsion de la Movida ZADIG s’organisent en Europe. Un prochain se tiendra bientôt à Bruxelles sur le thème : «  Les discours qui tuent » [11]. Puis suivra celui à Milan qui aura pour titre : « Amour et haine pour l’Europe » [12]

 

[1] Extrait de « Fuocoammare, par-delà Lampedusa ». Documentaire italien de Gianfranco Rosi, 2016, publié dans Quarto n°119, avec la suite de son  intervention à PIPOL 8.

[2] Le docteur Pietro Bartolo, est directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur  des interventions auprès des migrants.

[3] Patricia Bosquin-Caroz a été  directrice du 4e Congrès de l’EuroFédération de Psychanalyse qui a eu lieu à Bruxelles le 2 juillet 2017.

[4] Le Blanc G. et Brugère F., La fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais…jusqu’où irons-nous ?Paris, Flammarion, 2017, p. 135

[5] Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568

[6] La movida ZADIG (ZERO ABJECTION DEMOCRATIC INTERNATIONAL GROUP)

1, avenue de l’Observatoire 75006 Paris France

« La psychanalyse ne s’est jamais contentée d’être “clinique” ; elle a toujours eu partie liée avec une “politique de civilisation” (1). Freud en son temps, c’est bien connu, diagnostiquait un malaise dans la civilisation. Il avait démontré que le rapport de la masse au leader était tissé d’une multitude de rapports biunivoques dans lesquels se retrouve le même objet sur quoi tous convergent. Lacan avait forgé pour déchiffrer mai 68 une ronde de quatre discours où la psychanalyse s’inscrit comme l’envers du discours du maître, et non pas sa servante comme le voudrait Massimo Recalcati. À nous de faire le pas suivant, et de prendre notre place dans le débat citoyen mondial : nous avons beaucoup à dire, et sur les discours politiques, et sur les personnes politiques. »

Jacques-Alain Miller, 19 mai 2017.

(1) terme d’Edgard Morin

[7] Forum SCALP. Forums anti-Le Pen initiés par J.-A. Miller, et organisés par l’ECF en France et en Belgique.

[8] « Le Journal extime de Jacques-Alain Miller », Lacan Quotidien n°657

[9] Le Blanc G. et Brugère F., op. cit., p. 34

[10] Ibid., p.114

[11] Zadig en Belgique. Le 1er décembre 2018. Forum Européen organisé en collaboration avec le Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) de l’Université Saint Louis, avec le soutien de l’Ecole de la Cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), et sous les auspices de l’EuroFédération de Psychanalyse (EFP).

[12] Forum à Milan. Le 16 février 2019.