« Un discours éhonté » par Catherine Lazarus-Matet

En Allemagne, des personnalités d’importance de l’AfD, Alternative pour l’Allemagne, sont passées tout récemment au-delà de la barrière de la honte. Et nous assistons au déploiement international de cette posture symptomatique de l’état du monde. Aucune bonne parole ne peut contrer la jouissance destructrice qui est à l’œuvre. Au moins pouvons-nous espérer, comme analystes, atteindre le ne pas vouloir savoir qui, au un par un, pourra écorner la passion de l’indifférence.

 

L’un des dirigeants de l’AfD, Alexandre Gauland, a publié le 6 octobre dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung une tribune intitulée « Pourquoi faut-il du populisme ? » qui, selon des historiens et journalistes paraphrase des propos d’Hitler lors d’un discours tenu en 1933 dans une usine Siemens à Berlin. Le Monde.fr ne fait pas une vaine « reductio ad hitlerum » mais montre en quoi, si cette tribune n’est pas un plagiat strict, mais très proche, l’idéologie qui la sous-tend est sans équivoque de la même veine (1). De plus, la banalisation accentue le caractère inacceptable de tels propos, l’auteur ayant pu qualifier la période nazie comme « une fiente d’oiseau », soit bien peu de choses au regard de l’histoire millénaire glorieuse de l’Allemagne. La « clique internationale déracinée qui attise la haine entre les peuples » ciblée par Hitler devient « une classe mondialisée » qui vit aux dépens et dans le mépris du peuple, le vrai, attaché, lui, à ses racines. Les relents antisémites sont à peine masqués. Surtout quand on lit que Bjoern Hoecke, autre figure de l’extrême-droite allemande, a qualifié le mémorial de l’Holocauste à Berlin de « monument de la honte ». La cible aujourd’hui s’est élargie : sous-entendu, les Juifs, et, énoncé, les migrants, les démocrates, les « européistes ». Mêmes inconvénients, même traitement ! Les pro-nazis n’ont cessé d’être là, avec ce que la loi leur imposait comme limites. Limites ainsi franchies, en écho au maniement langagier de la peur, de l’histoire des nations salie par l’étranger, asséné par Marine Le Pen, ou Salvini, et consorts. Un pas de plus.

 

Il est temps, pour d’autres tenants du parti, de changer de politique de la mémoire et rendre hommage aux forces armées du Reich, comme la France a pu honorer De Gaulle et l’Angleterre Churchill … A cela s’ajoute l’annonce, il y a quelques jours, de la création d’une « section juive » de l’AfD, formé de 19 Juifs, membres du parti, conçue comme …. garantie contre l’antisémitisme des Musulmans ! Pourquoi pas une section Chrétiens d’Orient ? Le nationalisme a parfois voulu se donner des airs de philosémitisme, ainsi même avec un Maurice Barrès un peu radouci, mais l’antisémitisme est dans sa nature.

 

Et puis pour donner une idée de la belle solidarité espérée par certains, évoquons cette polémique allemande sur la mise en place de plateformes en ligne encourageant à la dénonciation au parti des enseignants critiques de l’AfD au nom de leur « obligation de neutralité » (2). Ici la neutralité confinerait à l’indifférence.

 

Dans « Note sur la honte » (3), Jacques-Alain Miller reprenait un propos d’Eric Laurent sur « (…) la phase morale dans laquelle nous serions entrés depuis la chute du Mur de Berlin, donnant lieu à « un déferlement d’excuses, de regrets, de pardons, de repentances », au point qu’avoir honte serait ainsi devenu un symptôme mondial. » (4) Ce qui est en passe de devenir un symptôme mondial c’est le retournement de cette posture morale, dont l’excès pouvait faire s’interroger, retournement qui se lit aussi quand le 26 septembre, à l’ONU, le ministre de l’Intérieur hongrois Péter Szijjártó a pu déclarer que « la migration n’est pas un droit humain fondamental » et que le Pacte mondial pour les réfugiés et les migrants « est fortement biaisé, déséquilibré, dangereux et provoquera de nouvelles vagues de migration ». Ce Pacte mondial, initié en septembre 2016 avec la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants, a été approuvé par la totalité des 193 pays membres de l’ONU, à l’exception des États-Unis, et son approbation finale doit intervenir au mois de décembre. La Pologne, l’Autriche, la Hongrie suivront Trump. Tout cela va très vite !

 

(1) https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/10/09/allemagne-quand-le-copresident-de-l-afd-paraphrase-hitler_5366993_3214.html

(2) https://www.lepoint.fr/europe/allemagne-le-chef-de-l-afd-accuse-de- paraphraser-hitler-10-10-2018-2261792_2626.php

(3) Miller J.-A., « Note sur la honte », La Cause freudienne n° 54, 2003, p.6.

(4) Cf. Laurent É., exposé au cours du 29 mai 2002 de L’orientation lacanienne III, 4.

 

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« Le paradigme qui tue » par Jean-Noël Donnart

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Les discours qui tuent, la haine, l’extrémisme et la ségrégation se déploient partout en Europe et au-delà. Ils se tiennent au nom de problèmes économiques, sociaux, politiques (emplois, distribution des aides, sécurité, gestion des flux migratoires, accueil…), et proposent des solutions, toujours sur un même modèle, et un même départage visant « à opposer Nous  à Eux » (1). Comme l’indique Jean-Claude Milner (2), « le problème appelle une solution. Il ne s’inscrit pas dans l’ordre de la langue, mais dans l’ordre de l’objectivité (conceptuelle, matérielle, gestionnaire etc.) » (3). Cette objectivité fait appel à l’idéal technoscientifique (zéro défaut, réponse et gestion optimisée etc.) ou plus modestement à l’apparente simplicité de l’évidence (il n’y a pas de travail pour tout le monde, on n’est pas de la même culture…etc.). À la différence du couple problème/solution, le couple question/réponse est, lui, de « l’ordre de la langue » (Milner toujours) et offre de ce point de vue la possibilité ou la chance d’une respiration – et d’une politique.

 

Il est frappant de noter que le couple problème/solution soit aussi au fondement de la notion moderne d’administration (4). L’application de la loi, des règlements, des protocoles, trouvent là justifications, légitimité et efficace, jusqu’aux pires. Ce couple se veut, dans son opération d’allure scientifique, sans profondeur ni mémoire (5) et sape ainsi l’autorité issue de l’expérience, de l’histoire, de la parole.

 

L’administration moderne, technoscientifique, vise à appliquer déjà à tous les étages ce rationalisme qui consiste à fournir aux individus (usagers/professionnels) des services publics des solutions, qui tiennent davantage de la gestion des flux que de l’accueil. Le soin psychique, l’asile, en font toujours davantage les frais aujourd’hui. Le glissement de la question posée au problème, et de la réponse donnée à la solution ne va pas sans l’effacement de ce qui, dans la langue, se fait l’écho du corps vivant du parlêtre. Ce sont ces corps qui, d’être forclos d’une politique digne de ce nom, font retour dans le réel des rives de la Méditerranée et d’ailleurs. Certains discours tuent objectivement et sont à combattre. D’autres, pas moins à combattre, sont susceptibles de ramener tout sujet au statut de déchet de l’opération problème/solution. Dans Le monde d’hier (6), à plusieurs reprises, Stefan Zweig évoque son refus de faire de la politique. Loin d’être indigne, ce choix n’est-il ce qui a, aussi, contribué à sa solution suicide en 1942 ? Soit, ce qui du refus de la politique conduit à l’impasse et à la réalisation du discours qui tue ?

 

(1) Jacques-Alain Miller, La théorie de Turin, Site de l’École de la Cause freudienne : http://www.causefreudienne.net/theoriedeturin/

(2) Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, 2003.

(3) Id. page 9

(4) Id. p.14

(5) Hannah Arendt, « Qu’est-ce que l’autorité ? », La crise de la culture, Gallimard, 1972, p.125.

(6) Stefan Zweig, Le monde d’hier, Belfond, 1993, par exemple page 499 : « On était là, être lucide, pensant, éloigné de toute activité politique, dévoué à son travail, et l’on mettait son effort opiniâtre à transformer, dans le silence, ses années en œuvres. »

« Le degré zéro du langage » par Carlo De Panfilis

Le racisme, la haine de l’Autre, changent leurs objets au fur et à mesure de comment se modifient les formes des liens sociaux (1).

 

Le système économique capitaliste global, la science et la technologie ont défini de nouvelles positions sociales. L’imposition de l’universel dans tous les ordres sociaux a provoqué des modifications fondamentales dans le champ de l’éthique. Le libre marché d’empreinte libérale a produit un retrait sur le plan des droits sociaux. Le contrepoids du marché unique a engendré une exacerbation et une extension des processus de ségrégation et un clivage du sens d’appartenance à la collectivité. D’un côté donc, nous assistons à une homogénéisation généralisée et multiple des modes de jouissance qui fracturent les liens sociaux, produisant un individualisme hédoniste, exacerbant et occultant le manque de jouissance.  De l’autre, nous sommes en situations d’urgence face à des crises productives, économiques et sociales, avec une perte des droits civiques acquis, qui rencontrent l’augmentation de l’immigration. Il en résulte que la subjectivité actuelle est marquée par une fragmentation des liens sociaux et des possibilités à se reconnaître en classes d’appartenance communautaire.

La solution proposée et chevauchée par le soi-disant « populisme » est la construction d’une identité unificatrice. L’identité est reconnue en partant d’une spécificité interne du singulier à revendiquer, il peut également s’agir d’une identité en opposition à une altérité externe avec une identification qui se définit vraiment dans cette opposition. Pour les individus qui ne sont pas en mesure de se reconnaître comme sujets dans une construction commune, l’unique partage identitaire est celle des pulsions et des peurs collectives, au nom d’une maîtrise absolue de tous les modes de jouissance et du refus de la différence. Ici naissent les nouvelles formes de conformisme identitaire. L’attachement à une dimension identitaire particulière favorise les processus de radicalisation et alimente les conflits.

Cette alimentation des conflits est soutenue et poursuivie au travers d’un langage qui ne produit ni discours ni dialectique, mais seulement des revendications et un rejet de l’autre. Jusqu’à son aboutissement la plus radicale et générale : la peur d’être remplacé. Ce processus s’autoalimente et laisse entrevoir de graves risques de déshumanisation. Nous écoutons les dirigeants qui préfigurent dans notre pays une «substitution ethnique» souhaitée par les forces politiques internes et les «centres de pouvoir» internationaux.

Le ton des déclarations peut muter légèrement mais pas la signification de leur contenu : « Le Ius Soli en Italie je ne peux l’accepter, il s’agit d’un remplacement du peuple » ; « la gauche, au niveau mondial, a planifié une invasion (de migrants), une substitution des peuples » ; «  est en cour une opération de substitution ethnique coordonnée par l’Europe. » Donc un conflit qui produit un langage privé d’articulation, qui ne peut être dialectiquement dépassé parce que il se présente comme un « nous » qui est non seulement menacé d’ « élimination » mais même de « substitution ».

 

Le travail de Freud s’oppose à cette idée d’identité unificatrice avec l’introduction de l’inconscient et la division subjective qui en découle. Lacan dit : « l’idée d’une unité unificatrice de la condition humaine m’a fait l’effet d’un mensonge scandaleux » (2). Le langage qui a comme visée une identité unificatrice est constitué d’un appel aux « valeurs », comme à celles de l’identité ethnique ou religieuse, qui tirent leur force propre de l’être considéré comme « vérité ». Il s’agit d’un langage qui peut assumer des contenus différents, qui fait appel à ce qui peut être évoqué et qui peut facilement être présenté sous forme d’image, de la phrase proprement dite « vraie » et prégnante, de formes de communication dans lesquelles l’impact émotif est massif et le contenu dialectique nul. Degré zéro du langage, où la richesse devient un ornement, une iconique, impressionnante, qui érige des fils barbelés à l’altérité et avec elle à la démocratie.

 

  1. Laurent, E., « Le racisme 2.0 »,  Lacan Quotidien n° 371, 2014.
  2. Lacan, J., « Intervention à l’Université Johns Hopkins, Baltimore » (18-21/10/1966)

« L’appel à Caïn » par Rose-Paule Vinciguerra

Titien

Les psychanalystes font l’expérience de ce qu’il il y a des mots qui tuent. Mais les discours peuvent ils tuer ? Le terme « discours » serait à entendre au sens courant  – allocution, dialogue- mais aussi, avec Lacan, comme ce qui détermine les conditions de la parole entre les sujets et font lien social.

À cet égard, si un discours n’a pas de mains pour tuer, il n’est pas sans mettre en jeu les corps de ceux qui parlent, de ceux auxquels il s’adresse et si la vérité de ce qu’énonce l’agent de ce discours est occultée, son produit, effet de discours peut être dans le réel.

Dans son discours de refondation du Front National en Rassemblement national, le 11 mars 2018, Marine Le Pen a très vite opposé « deux conceptions du monde diamétralement opposées » pour relever ce qu’elle appelle un « défi de civilisation » : « les mondialistes et les nationaux ». Ce face-à face n’est que la version moderne, disait-elle, de « la lutte éternelle  des nomades contre les sédentaires », nomades-migrants contre sédentaires-nationaux. Et où commence, selon elle, cette « série » ? Avec « l’affrontement entre Abel, le pasteur itinérant et Caïn l’agriculteur » ! Abel le nomade devenu migrant vers nos terres et Caïn le sédentaire transformé en patriote dans la France d’aujourd’hui ! Cette référence n’est pourtant pas nouvelle au Front National. Elle date déjà de son programme de 1978.

Notons cependant que La Genèse nomme Abel simplement « pasteur de petit bétail » (1) et non berger itinérant. Mais la pointe de ce parallèle est dans l’appropriation de Caïn comme modèle d’avenir. Caïn, fils d’Adam et Ève, tua Abel, son frère cadet parce qu’il avait eu le malheur d’être préféré à lui par Yahvé pour son offrande (« les premiers nés de son troupeau » ). Caïn, lui, n’avait offert que des « produits du sol ».

La comparaison serait ignare et stupide si elle n’était révélatrice de la fascination pour la violence qui rôde dans ce discours, tout pacifique qu’il ait décidé de paraître.

Ignare parce que dans la Genèse, Caïn, puni par Yahvé devient lui-même « un errant parcourant la terre », même si pour empêcher qu’il ne soit lui-même tué, Yahvé mit sur lui un signe « afin de que le premier venu ne le frappât point ». Mais dans ce  discours politique, Abel est le rusé et Caïn le révolté contre l’injustice de la puissance. L’exégèse biblique rhétorique est ici à l’envers de la théodicée leibnizienne : elle justifie le mal en dépit de la bonté de Dieu.

Comparaison stupide encore car, par un glissement sémantique, ce discours inclut dans les itinérants, outre les migrants, « les marcheurs »  de La République en marche et aussi… «  les expatriés fiscaux ».

Mais comparaison appelant, sans s’en douter ou n’en doutant pas, au pire, sans vergogne.

Lorsque Freud énonce en 1915 « Nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le désir de tuer, comme peut-être nous-mêmes encore » (2), c’est pour constater qu’aujourd’hui « notre inconscient tue même pour des choses insignifiantes » (3). Mais il demande « de mieux tenir compte de la vraisemblance » des actes passés criminels afin de trouver de nouveaux fondements de l’éthique. Ici la référence faite à Caïn a pour visée d’en appeler à la terre, à  la terre et aux morts chers à Maurice Barrès mais on peut se demander si la vérité de l’énonciation, « la haine aux aguets » (4) comme dit Freud, ne laisse pas percer une farouche jouissance du crime fratricide, masquée par la défense moraliste de ceux que menacent les Abel migrants, devenus par  renversement des rôles, criminels en puissance !

Aussi bien, dans ce discours, en appelle-t-on à la « révolution des idées », mais aussi, comme il est dit, à celle « des actes ». Lacan qui ne croyait ni aux révolutions ni aux idéologies de l’espérance, nous enjoint plutôt de nous tenir éveillés face à un « non savoir sur la jouissance qui correspondrait à une identification» (5). Freud, pessimiste,  savait cela et à la question qu’on lui posait de sa couleur politique, répondait ironiquement : « couleur chair » (6).

Quant au « actes » que le maître d’extrême droite mettrait en œuvre dans sa « révolution », s’ils n’apparaissent plus comme un cauchemar, c’est que nous avons oublié ce dont nous avertissait Primo Levi : « tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent » (7).

 

(1) La Bible de Jérusalem, 3 16-4 5, éditions du Cerf, Paris, 1973, p. 21.

(2) S. Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », in Essais de psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, Paris, 2012,  p. 41.

(3) id., p. 43.

(4) id., p. 45.

(5) Éric Laurent, « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien n° 371, 26 Janvier 2014.

(6) E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF, t. III, p. 389.

(7)   Levi Primo, Si c’est un homme, Paris, Julliard, 1987, p. 7-8.                     

 

« … Et je n’ai plus ouvert la bouche » par Juliette Lauwers

Aujourd’hui, en Europe, la question politique face aux phénomènes humains est éliminée au profit d’un discours de nécessité. Les décideurs se pensent gestionnaires.  La logique du chiffre enterre la question politique. Ce discours froid crée un climat d’exclusion et d’inquiétude généralisées dans un monde silencieux face à la montée des ségrégations.

Éliminant la question du débat et du choix, cette «politique» se présente comme courageuse lorsqu’elle se prête à sacrifier ses idéaux humanitaires pour le bien commun. Le sacrifice de la vertu devient acte de courage. « La manière dont les clichés se sont introduits dans notre langage et dans nos débats quotidiens indique bien à quel point nous nous sommes non seulement privés de notre faculté de parler, mais aussi disposés à employer des moyens violents. » (1)

Or, dans son déploiement du concept de banalité du mal, Hannah Arendt nous a appris que quiconque renonce à sa responsabilité, par exemple en se pliant à la législation, sombre dans le mal qui n’a alors plus rien d’exceptionnel. Ça n’empêche pas ce mal d’être radical.

Après son unique visite dans un camp d’extermination, Eichmann décrit un spectacle qui lui fut insupportable. Il poursuit son récit : « Alors, je suis parti. J’ai sauté dans ma voiture et je n’ai plus ouvert la bouche. (…) Ce jour là, j’en avais eu assez. J’étais achevé. » (2) Quid de ce corps qui bondit et cette parole qui se suspend ? Quid de cet homme qui vit cette expérience radicale et retourne dans son bureau veiller au bon déroulement de la suite des opérations ? Que signifie « Ce jour là, j’en ai eu assez. J’étais achevé. » ? Il n’a pas enroué ni démonté son appareil de mort, pas plus qu’il ne s’est tiré une balle dans la tête. Au contraire, il s’est remis à la tâche avec le même zèle. Il ne regrettera que ne n’avoir pas été reconnu pour l’accomplissement de son devoir à caractère si pénible, sans défaillir.

Fonctionnaire, homme ordinaire, Eichmann était ambitieux. D’ailleurs, en fait de fonctionnaire, il n’était pas rien dans la hiérarchie du Troisième Reich. Il était « responsable » de la solution finale, de l’identification des victimes de l’épuration raciale, de leur déportation et de leur extermination. Dans le cadre de son interrogatoire à Jérusalem, « il expliquera des mois durant à l’officier de police qui l’interroge (un juif allemand !) la cruelle injustice qu’il a subie en ne dépassant jamais le grade de lieutenant-colonel, avec la certitude d’éveiller une légitimité sympathique et sans jamais un mot de regret pour l’homme qui, en face de lui, a vu disparaître les siens dans les camps. » (3) Ayant obéi aux ordres avec une servitude pleine de dévouement, il ne peut comprendre le manque de reconnaissance dont il fait l’objet et qui pourtant le motivait.

Avançant comme sujet sans énonciation, Eichmann jouissait d’une position d’employé modèle. Arendt note encore: « plus on l’écoutait, plus on se rendait compte que son incapacité à s’exprimer était étroitement liée à son incapacité à penser… » (4). Mais la responsabilité d’un parlêtre ne relève pas que de la pensée. D’ailleurs, là où le sujet pense, il n’est pas. Il est dans son acte. Ceci nous permet de nous orienter.

Jacques-Alain Miller nous a invités à faire un effort supplémentaire et à aborder ce qu’il en est de la banalité de la jouissance, qui constitue sans aucun doute un autre scandale, à l’instar de la banalité du mal avancée par Hannah Arendt. L’effacement du sujet de l’énonciation ne signifie pas la disparition de sa singularité, puisque reste sa jouissance. Eichmann ayant choisi l’obéissance s’est tu. Il a continué à se faire objet du maître jouissant de la place qu’il occupe ainsi dans son sillage. Ceci le condamnera logiquement à la mort à l’issue de son procès.

Adopter le discours ambiant, s’effacer comme sujet responsable, reculer à dire quitte à se tromper signifie faire un choix contre le désir. De ce point de vue, les parlêtres sont tous des exclus, des sans-papiers, parce qu’aucun papier ne résout la question du manque et du désir. La responsabilité politique est aussi celle d’assumer un langage qui ne prétend pas dire toute la chose. Ce que la logique gestionnaire du chiffre ne peut précisément admettre.

 

Auparavant, l’idéologie nationaliste haineuse produisait des discours lisses de fonctionnaires, déresponsabilisés des ordres qu’ils exécutaient; aujourd’hui, ces discours lisses autorisent la montée de nouveaux discours de haine, tout en s’en dédouanant. Le lien de cause à effet s’est inversé. La frilosité européenne à bâtir un projet véritablement politique ne pouvait manquer de laisser ouvert le terrain à la haine. « L’inconscient, c’est la politique » est cet invariable repérée par Lacan en 1967.  Hitler a produit des Eichmann. Francken (5), qui déclare « Le racisme, c’est pour les idiots », incarnant un discours de pure gestion, sans mauvaises intentions, et se dédouanant de la haine du discours de certains membres de Schild en Vrienden, n’a-t-il aucune responsabilité dans leurs dérives ?

Amor Mundi était plus qu’un slogan pour Hannah Arendt. Avec Lacan, nous ne pouvons plus ignorer que seul l’amour permet de condescendre au désir. A l’inverse, la jouissance – du propriétaire de sa terre, de ses biens et du destin de l’autre – ouvre à la haine et à la mort.

 

(1) Arendt, La nature du totalitarisme, 1954, Payot, 1990, p. 40.

(2) Arendt, Eichmann à Jerusalem, 1963, Calmann-Lévy, 1972, p. 103.

(3) Catherine Vallée, Hannah Arendt. Socrate et la question du totalitarisme, Ellipses, 1999, p. 111.

(4) Arendt, Eichmann à Jerusalem, op. cit., p. 61.

(5) Theo J.E. Francken est membre du parti nationaliste flamand N-VA, secrétaire d’État à l’Asile et aux Migrations dans le gouvernement de Charles Michel (Mouvement Réformateur).

« En Allemagne, le souterrain, c’est la famille » par Heike Lutz *

En Allemagne, en Allemagne de l’Ouest, quelque chose a existé qu’on a appelé : Geschichtsaufarbeitung. Un mot intraduisible, « le travail sur l’histoire », la mise à jour, l’assimilation de l’histoire de l’Allemagne nazie.

Cela existait depuis les années ’70, donc après le procès d’Auschwitz et après les révoltes des années ’68. On a commencé à s’occuper publiquement de ce qui s’est passé au temps du national-socialisme, qui est devenu un sujet d’enseignement dans les écoles. On pouvait regarder le film Holocaust à la télévision et en parler. On parlait de la culpabilité allemande et de notre responsabilité, même si on était né après 1945. L’antisémitisme était devenu inadmissible, c’était presque tabou. J’ose dire que tout cela était un consensus dans la vie publique et politique, pour qui se voulait libéral, bourgeois et éclairé, comme l’était la majorité au pouvoir. C’était le discours qui était tenu lors des occasions officielles et politiques. C’était considéré comme politiquement correct. Nous ne parlons pas, ici bien sûr, des exceptions.

Mais ! Mais ce dont les gens parlaient, quand ils croyaient qu’ils étaient entre eux, c’est une tout autre histoire. C’est que, dans les familles, on ne parlait surtout pas. Il n’y a pas eu ce Geschichtsaufarbeitung dans les familles, dans la vie privée.

Mon père, né en 1932, était un membre des sociaux-démocrates et, bien sûr, antifasciste. C’est ce qui dominait dans le discours familial. Le père de ma mère est mort en 1944 comme soldat en Yougoslavie. Ma mère, née en 1936, en parlait rarement et quand elle commençait, elle pleurait immédiatement. Elle racontait alors une histoire déchirante : son père avait refusé d’accomplir un acte d’inhumanité qu’on exigeait de lui et avait ainsi été forcé de devenir un soldat. Quand j’étais un enfant, cette histoire me paraissait étrange. Adulte, j’ai fait des recherches dans les archives. C’est très facile à faire. Il était membre du parti national-socialiste. Il y a occupé des postes et y a eu des fonctions dans la ville où il vivait. On ne trouve aucune preuve qu’il a résisté. L’histoire que ma mère a racontée, et à laquelle elle a cru, est une invention, un mensonge. Mais un mensonge comme il en existe des millions en Allemagne, qui tournent autour du réel de la culpabilité.

Mes parents étaient de bons démocrates, des citoyens engagés dans la vie publique. Mais leur intérêt pour l’histoire s’arrêtait devant ce que l’histoire familiale avait de plus privé. Et cette histoire est la plus forte dans le sous-sol, dans la clandestinité, dans l’Underground.

Aujourd’hui, mon père est mort et ma mère est très âgée. Ces jours-ci, elle commence à parler de temps en temps le jargon nazi, qu’on parlait autour d’elle quand elle était enfant.

Depuis 1989, quelque chose s’est mis à changer. Je pense qu’on peut qualifier l’année 1989 comme celle de la chute du mur entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. L’Allemagne est devenue plus grande et plus puissante. Aujourd’hui, quand on parle de responsabilité dans les discours officiels et politiques, il s’agit que l’Allemagne reprenne une responsabilité dans le monde parce que c’est un pays puissant. Ou de façon un peu plus rudimentaire : Nous sommes de nouveau quelqu’un dans le monde. Nous ne devons plus avoir honte d’être allemands. Il faut arrêter de parler tout le temps de l’histoire nazie. Et ce qui avait poussé dans le souterrain, revient à la surface. Les tabous tombent. Aujourd’hui, on entend en public, dans la vie officielle et politique, des choses qui n’auraient pu être dites il y a 20 ans, ou du moins qui auraient déclenché une grande discussion. Ce n’est que lors d’événements commémoratifs, que l’on entend parler de la responsabilité qui découle de l’histoire national-socialiste.  

Le Geschichtsaufarbeitung en Allemagne, a peut-être un peu ralenti les changements politiques, mais pas plus. Et on ne sait pas où cela nous mènera. 

 

*Heike Lutz est psychanalyste à Stuttgart, membre du New Lacanian Field Austria.

« Après Lampedusa » par Patricia Bosquin-Caroz

Article paru dans L’Hebdo-blog 145, le 16 septembre 2018

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«  Ils étaient huit cent quarante sur ce bateau. Ceux-là étaient de la première classe. Tous. Ils avaient payé mille cinq cents dollars. Ceux de la deuxième classe, ici au milieu, avaient payé mille dollars. Et chose que j’ignorais, en bas dans la cale, il y en avait plein. Ils avaient payé huit cents dollars. La troisième classe.

Quand je les ai fait descendre à terre, ça n’en finissait plus. Des centaines de femmes et d’enfants. Ils étaient mal en point, surtout ceux de la cale. Ils étaient en mer depuis sept jours. Déshydratés. Dénutris. Épuisés. Je me souviens d’en avoir amené soixante-huit aux urgences. En mauvais état.

Ce jeune garçon était gravement brûlé. Très jeune, dans les quatorze – quinze ans. Nous voyons énormément de ces brûlures. Des brûlures chimiques dues au carburant. Parce qu’ils embarquent sur des canots pneumatiques. Des canots délabrés. Pendant le voyage ils doivent remplir les réservoirs avec des jerrycans d’essence. Elle se répand à terre, se mêle à l’eau de mer et imprègne leurs vêtements. Ce mélange toxique provoque ces graves brûlures qui nous inquiètent et nous donnent beaucoup de travail. Avec des suites parfois fatales. Voilà.

Tout homme a le devoir, s’il est un être humain, de secourir ces personnes. Quand nous y parvenons, nous en sommes vraiment heureux. Heureux d’avoir pu les aider. C’est parfois impossible, hélas. Et je dois alors assister à des choses épouvantables. Des morts, des enfants… Quand cela arrive, je suis obligé de faire ce que je déteste le plus : l’inspection de cadavres. J’en ai fait beaucoup, sans doute trop. Tout ça te laisse avec une colère, un vide dans l’estomac. Un trou. » [1]

 

Une rencontre à Lampedusa, Pietro Bartolo

Nous avons découvert Pietro Bartolo [2] dans le documentaire de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, dont cet extrait a été écouté et visionné lors du Congrès PIPOL 8 à Bruxelles [3], édité et publié récemment dans Quarto. Ensuite, nous l’avons rencontré à Lampedusa, où nous nous sommes rendus, quelques membres de la Commission PIPOL. Lampedusa dénommée, « La porte de l’Europe » en Méditerranée où, depuis 1991, avec son équipe il a accueilli plus de trois cent mille migrants venus d’Afrique subsaharienne, du Nigeria, de Somalie, d’Érythrée, de Syrie… Aucun ne peut mettre un pied à terre sans que le docteur Pietro Bartolo ne l’ait examiné. Destiné à être pêcheur, comme tous les hommes de cette petite île italienne située au large de la Sicile, à une centaine de kilomètres de la Tunisie, Pietro quittera Lampedusa pour étudier. Mais l’appel de la mer le tenaille et il rentre muni de son diplôme de gynécologue obstétricien. Très vite, il ne va pas seulement devenir médecin des habitants de l’île, mais, par la force des choses, celui de tous les migrants qui, depuis cette date, ne cessent d’affluer par milliers.

 

Hors-normes 

Directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur de l’Assistance Sanitaire de Palermo et des interventions auprès des migrants, à chaque arrivée de bateau il se rend au port, au quai Favarolo, où il est appelé à faire le tri entre les vivants et les morts. Hors norme. Malgré lui. Il est le médecin qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde, cherchant à donner un nom à chacun. Son acte dit à quel point les migrants sont des visages sans nom et montre, comme le souligne Guillaume Le Blanc, que « Faire coïncider un nom et un visage, c’est pourtant le point de départ obligé de toute vie, c’est pouvoir être appréhendé comme quelqu’un » [4]. Quant aux vivants, P. Bartolo traite en urgence les pathologies diverses et, depuis 2013, celle qu’il a renommée « la maladie des pneumatiques ».

Médecin du corps et se disant impuissant à soigner les blessures de l’âme, il se fait pourtant témoin du parcours de chacun, que celles et ceux qui ont fait la traversée de la mer lui racontent et qu’il a recueilli dans son ouvrage « Les larmes de sel ». Il y évoque aussi sa proximité avec les naufragés, marqué à jamais par son trauma d’adolescent. Alors qu’il pêchait en hiver, la nuit, au large des côtes avec son père et d’autres marins, il tomba à la mer à l’insu de tous. Il faillit mourir noyé, mais fut sauvé de justesse. Ainsi, les évènements eurent très tôt fait de transformer la contingence en destin, ce qui lui fit dire : nous sommes tous des naufragés, rappelant par-là le dit de Jacques Lacan : « Ne participent à l’histoire que les déportés » [5]. Ainsi, au plus proche de la clinique du singulier, il va contre la politique du chiffre d’une Europe bureaucratique devenue davantage sanitaire et sécuritaire qu’hospitalière.

 

Rencontre à Pipol 8 

Le Congrès PIPOL 8, adressé au champ freudien européen, portant le titre La clinique hors-les-normesconstituait  une réponse psychanalytique au pousse à la norme bureaucratique généralisé qui s’impose également dans le domaine de la dite santé mentale. Dans le documentaire de Gianfranco Rosi, le contraste entre l’accueil de P. Bartolo fait au un par un et la politique du nombre était criant. On y voit le personnel de Frontex affublé de combinaisons blanches de la tête au pied, masqués, compter et trier les supposés porteurs de maladies. Contraste flagrant avec ce médecin filmé par Rosi qui témoigne de sa rencontre avec les migrants qu’il a soignés, avec chaque un et qu’il nomme par leur prénom.

Première raison de notre invitation : la clinique au un par un, ici, celle d’un médecin hors-norme. Hors-norme, parce qu’il est aussi celui qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde afin de donner un nom et une sépulture aux morts, à ceux qui par milliers se sont noyés en Méditerranée.

Voilà l’idée de départ. Ce n’était pas gagné d’avance d’obtenir  qu’il accepte notre invitation, encore fallait-il  l’intéresser à notre thème, lui qui passe la plupart de ses nuits avec son équipe médicale et son équipe de bénévoles à accueillir chaque bateau qui accoste. Lui qui est constamment sur le qui vive et le nez dans le guidon !

Il fallut pour le sensibiliser aller nous aussi à sa rencontre. De retour de Lampedusa, lors du Forum SCALP à Bruxelles précédant le congrès PIPOL, s’inscrivant dans la série des forums anti-Le Pen initiés par Jacques-Alain Miller, j’ai pu témoigner de ce moment inoubliable que fut notre rencontre avec ce médecin et avec le phénomène migratoire.

 

La fin de l’hospitalité

Lors de notre entretien, P. Bartolo avait tenu à préciser qu’il s’agit- là d’un phénomène et non d’un problème. Pour lui, les mots importent : « Ce n’est pas un problème, c’est un phénomène », martelait-il. Nous savons que le terme problème renvoie à celui de solution selon le paradigme de Jean-Claude Milner : problème-solution, où on entend la résonnance à la solution finale. D’ailleurs, au même moment où nous revenions de Lampedusa en avril 2017, le secrétaire d’Etat à l’asile et l’immigration Téo Franken, membre du parti populiste belge, flamand, la NVA déclarait dans un tweet : « si nous les sauvons nous les encourageons à venir ». Plus tard, il recommandait même de contourner la Convention de Genève. On entrevoit aisément qu’elle serait la solution au problème migratoire pour Théo Franken, simplement dit, simplement fait : ne pas porter secours aux naufragés. Et bien depuis, nous y sommes !

Si nous déplorions la défaillance d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité se réduisant à être une biopolitique des camps, aujourd’hui, nous constatons l’absence même d’une politique vitale du secours. Comme si ces jaculations populistes et populaires, de plus en plus banalisées se répandaient sans discontinuer, à la façon d’une traînée de poudre, partout en Europe.

À Lampedusa, nous avons finalement rencontré un homme pris dans une urgence à parler, à témoigner, saisissant l’offre de s’adresser à plus d’un millier de praticiens de la psychanalyse. C’est également dans cet esprit de témoin de son action que nous l’avons accompagné durant plusieurs nuits sur le quai Favarolo pour accueillir des migrants, comme lui et ses équipes, à visage découvert. Contraste avec les masques blancs des sanitaires européens et les masques noirs de la garde policière et qui n’est pas sans évoquer ce que le philosophe Emmanuel Lévinas dénommait l’expérience du visage. Car selon celui-ci, accueillir l’altérité foncière de l’autre, c’est d’abord lui présenter notre visage découvert. Nous en sommes loin !

 

La Movida Zadig [6]

Mais Pietro Bartolo fut entendu et même davantage, grâce à une contingence : La Movida Zadig. En effet, son intervention précédait le premier Forum européen organisé dans le congrès PIPOL et animé par J.-A. Miller, faisant suite aux 23 forums SCALP [7] et répondant à la création de la Movida Zadig. Il s’agissait de poursuivre la réflexion sur la montée du populisme en Europe. JAM s’y est entretenu sur les réponses à y apporter avec une journaliste d’investigation grecque, une députée hongroise, un écrivain belge, un politologue français, un juge, un docteur en philosophie, …14 invités européens.

L’EFP allait dorénavant saisir l’opportunité ZADIG ! A son propos J.-A. Miller avait formulé : « Nous sommes engagés, dans un effort de longue haleine, qui demande un véhicule nouveau, à savoir une organisation souple et réticulaire, radicalement décentralisée, capable de pérenniser et étendre les alliances inédites qui se sont nouées à l’occasion des Forums » [8].

Jusqu’ici, les psychanalystes s’étaient impliqués dans  diverses actions politiques de défense et de protection des pratiques de parole des psychanalystes eux-mêmes, multipliant les contacts avec les hommes et les femmes politiques. Ce qui est nouveau et qui culmine avec ZADIG, c’est l’action politique des psychanalystes. Ils feront désormais alliance avec certains politiques et intellectuels pour faire front contre les partis de la haine qui menacent nos démocraties européennes. Cette action politique, on l’a vu, a eu pour impact d’influer en France sur le cours des choses en répondant à la contingence – la présence de Marine Le Pen au deuxième tour – par l’invention.

L’effet sur notre assemblée du Champ freudien de l’intervention du docteur Bartolo, n’est pas uniquement celui de nous émouvoir, ni celui de nous propulser dans des projets humanitaires, mais celui de produire en nous le désir d’influer sur le cours de l’histoire et des discours ambiants, d’actionner les politiques, non sans nouer de nouvelles alliances avec des acteurs d’autres champs et disciplines.

 

Forums européens

Dans l’après-coup de PIPOL 8 Domenico Cosenza, Président de l’EuroFédération, écrivait un communiqué annonçant les prochains forums européens à Turin et ensuite à Rome portant sur des thèmes relevant du malaise dans la société.

Le forum de Turin a eu lieu sur le thème « Désirs décidés de démocratie en Europe ».

Le second, qui s’est tenu à Rome avait comme titre : « L’étranger. Inquiétudes subjectives et malaise social du phénomène de  l’immigration en Europe ». «  Ce forum, disait Domenico Cosenza, sera pour nous l’occasion de reprendre le fil des conclusions de Pipol 8, né du touchant témoignage du docteur Bartolo de Lampedusa, et de relancer la question concernant la tragédie qui se déroule chaque jour depuis des années sur les côtes méridionales de l’Europe… »

À Rome, le docteur Pietro Bartolo invité par Antonio Di Ciaccia est intervenu une nouvelle fois. Nous avons pu  constater qu’il est devenu aujourd’hui et malgré lui, comme d’autres acteurs de terrain, l’emblème d’une résistance citoyenne à un ordre de plus en plus dur, palliant plus que jamais par son action aux manquements d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité, pire encore, d’une politique du secours. À l’instar de Guillaume Le Blanc, nous pourrions-dire : « Cessons de croire à l’hospitalité par nature et attachons-nous à établir des règles démocratiques de l’hospitalité. L’hospitalité a toujours été une régulation sociale et elle doit le redevenir » [9]. Celui-ci rappelait qu’au 18e siècle l’hospitalité n’était pas un avatar compassionnel, même si elle commence au niveau individuel par un affect, mais considérée comme une norme juridique [10].

D’autres forums sous l’impulsion de la Movida ZADIG s’organisent en Europe. Un prochain se tiendra bientôt à Bruxelles sur le thème : «  Les discours qui tuent » [11]. Puis suivra celui à Milan qui aura pour titre : « Amour et haine pour l’Europe » [12]

 

[1] Extrait de « Fuocoammare, par-delà Lampedusa ». Documentaire italien de Gianfranco Rosi, 2016, publié dans Quarto n°119, avec la suite de son  intervention à PIPOL 8.

[2] Le docteur Pietro Bartolo, est directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur  des interventions auprès des migrants.

[3] Patricia Bosquin-Caroz a été  directrice du 4e Congrès de l’EuroFédération de Psychanalyse qui a eu lieu à Bruxelles le 2 juillet 2017.

[4] Le Blanc G. et Brugère F., La fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais…jusqu’où irons-nous ?Paris, Flammarion, 2017, p. 135

[5] Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568

[6] La movida ZADIG (ZERO ABJECTION DEMOCRATIC INTERNATIONAL GROUP)

1, avenue de l’Observatoire 75006 Paris France

« La psychanalyse ne s’est jamais contentée d’être “clinique” ; elle a toujours eu partie liée avec une “politique de civilisation” (1). Freud en son temps, c’est bien connu, diagnostiquait un malaise dans la civilisation. Il avait démontré que le rapport de la masse au leader était tissé d’une multitude de rapports biunivoques dans lesquels se retrouve le même objet sur quoi tous convergent. Lacan avait forgé pour déchiffrer mai 68 une ronde de quatre discours où la psychanalyse s’inscrit comme l’envers du discours du maître, et non pas sa servante comme le voudrait Massimo Recalcati. À nous de faire le pas suivant, et de prendre notre place dans le débat citoyen mondial : nous avons beaucoup à dire, et sur les discours politiques, et sur les personnes politiques. »

Jacques-Alain Miller, 19 mai 2017.

(1) terme d’Edgard Morin

[7] Forum SCALP. Forums anti-Le Pen initiés par J.-A. Miller, et organisés par l’ECF en France et en Belgique.

[8] « Le Journal extime de Jacques-Alain Miller », Lacan Quotidien n°657

[9] Le Blanc G. et Brugère F., op. cit., p. 34

[10] Ibid., p.114

[11] Zadig en Belgique. Le 1er décembre 2018. Forum Européen organisé en collaboration avec le Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) de l’Université Saint Louis, avec le soutien de l’Ecole de la Cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), et sous les auspices de l’EuroFédération de Psychanalyse (EFP).

[12] Forum à Milan. Le 16 février 2019.