« La puissance de la parole » par Dominique Holvoet

Article paru dans L’Hebdo-blog, le 16 septembre 2018

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Le titre du prochain Forum européen Zadig [1] qui se tiendra à Bruxelles le 1er décembre, « Les discours qui tuent », peut paraître choquant. Une parole a-t-elle donc jamais tué quelqu’un ? Comme le rappelle Geert Hoornaert dans son article « Banalisation des discours qui tuent », la fonction de la parole a toujours plutôt été perçue dans sa capacité à détourner l’atteinte à l’intégrité physique. Nous soutenons pourtant qu’il y a des mots qui tuent, car les mots impactent les corps même quand ils glissent sur la carapace de nos indifférences et que cette puissance de la parole appelle en retour une responsabilisation de l’orateur, particulièrement quand la parole se fait publique.

Partout en divers coins d’Europe, le monde de la haine s’enflamme. Et si nous choisissons de nous exprimer dans l’espace public, c’est que nous croyons que l’urgence est là. Nous assistons à ce retour de la haine de l’autre sous les formes les plus insidieuses, dans notre pays même, et au-delà de nos frontières – devenues pourtant lieux d’échanges plutôt que barrières dans le projet européen que nous continuons à vouloir porteur de hautes valeurs démocratiques. Les déplacements forcés de populations moralement ou physiquement détruites par des conflits locaux, les drames climatiques ou encore l’appauvrissement économique offrent à de sombres politiques l’opportunité d’une instrumentalisation des migrations pour un profit électoral inquiétant.

Est-ce le goût du pouvoir ou la puissance de la haine de l’autre en soi qui anime les portes‑voix des paroles qui tuent ?

Les prochaines élections européennes seront déterminantes pour savoir si les électeurs choisiront la voie responsable d’une plus grande intégration – osant prendre du même coup le risque de l’ouverture à l’autre dans sa différence. Ou bien choisiront-ils la voie nationaliste du repli sur soi, sur sa petite différence qui trouve sa source dans la haine de l’autre ? Le Dr Lacan indiquait déjà en 68 qu’il s’agissait là du problème le plus brûlant de l’époque. Le psychanalyste français annonçait que « les hommes s’engagent dans un temps qu’on appelle planétaire » [2] dans lequel s’effectuera le passage d’un monde à l’autre, celui symbolisé par l’Empire et sa verticalité pour aller vers celui des impérialismes démultipliés dans un monde globalisé. La question est alors celle de savoir « comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées ? » [3]

On voit bien que c’est le psychanalyste qui parle, celui qui est aux prises avec le plus singulier du symptôme de chacun de ses analysants et qui inscrit ce symptôme comme signe du malaise à l’horizon de son époque. Sinon pourquoi parlerait-il dans la même phrase de l’espace géographique dominé par les impérialismes et de l’unité de l’espace familial ? Parce que c’est là que ça se joue, au sein de la famille comme noyau résiduel de l’histoire des peuples. Et la famille est portée par les discours ambiants.

 

[1] ZADIG, Zero abjection democratic international group, Mouvement lacanien mondial créé par Jacques-Alain Miller en mai 2017.

[2] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 1981, p. 362.

[3] Ibid., p. 363.

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« Banalisation des discours qui tuent » par Geert Hoornaert

Article paru dans L’Hebdo-blog 145, le 16 septembre 2018

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Une Internationale transatlantique de la xénophobie s’installe. Le langage qu’elle parle est simple, ses formules se résument à une pédagogie de la haine. Il y a nous, et il y a eux ; il y a ici, et il y a ailleurs ; il y a dedans, et il y a dehors ; il y a les amis, et puis des ennemis ; ceux qu’on connaît, et les étrangers. Par ces mots, elle prétend ne décrire que les données les plus immédiates de l’expérience, elle prétend ne pas parler : elle ne fait que traduire l’ordre imminent des choses qui, à leur tour, prescrivent une inexorable politique.

La parole politique, qui a toujours eu, comme toute parole, la fonction d’endiguer la violence physique, a aujourd’hui des conséquences très directes sur les corps de milliers de personnes. C’est que certains discours servent non pas à réfréner, mais à provoquer cette violence, tout en la masquant. L’euphémisation est de retour, jumelée aux autres pervertissements des langues maniés par les deux totalitarismes du XXe siècle. On n’expose pas notre prochain à la mort, non, non : on gère les flux migratoires.

On gère, et sous contrainte de la dure Nécessité. Ainsi, les choix et les décisions sont présentés comme des fatalités ; l’ordre des choses contraint, et la politique n’est que l’interprète fidèle de cet ordre. Mais si ce sont les choses qui parlent, et si la fatale nécessité dicte le politique, la circulation libre de la parole, âme de la démocratie, n’a plus de raison d’être. La politique n’a plus alors qu’une tâche à accomplir : promouvoir le consensus ; solidifier le sens commun ; traduire les nécessités du moment au peuple ; et ainsi soumise à la « force majeure », elle sera l’Un qui réglera la désespérante complexité du monde.

Le parler politique s’efforce alors d’effacer le point d’où il parle. Ce point est lié à ce que Freud identifiait comme un réel matériel de chaque sujet humain : chaque individu est, notait-il dans son Malaise dans la Civilisation, habité par un désir de dominer l’autre, de le soumettre, de tuer, de violer[1]. C’est à partir de ce point-là que chacun aura à se positionner, et à construire sa façon de détourner ses pulsions destructives des chemins de la réalisation. C’est là qu’une tâche intrapsychique rejoint les grands enjeux d’une civilisation. Mais l’écart entre pulsion et civilisation est mince, et il n’y a finalement que les mots qui le maintiennent ouvert. Ils importent donc, et pas un peu : leurs effets dépassent largement la transmission des messages auxquels les communications-théories veulent les réduire. L’histoire démontre qu’ils sont parfaitement capables de libérer le pire, en le justifiant du Bien. Que le délire hitlérien a pu devenir une politique réalisée, notait Orwell en 1940, doit certes quelque chose au financement par l’industrie lourde ; mais les bonzes n’auraient jamais sorti leur portefeuille si Hitler n’avait pas d’abord parlé, et parlé beaucoup, parlé jusqu’à ce que soit créé, avec ces mots, un incroyable mouvement de masse[2].

Aujourd’hui, des ennemis de la civilisation occupent à nouveau le haut de la tribune, et tonitruent leurs « solutions » invariablement irrespirables et persécutrices. Ils tiennent à faire croire que dans ce qu’ils disent, ils n’y sont pour rien. Ils ne font que fidèlement traduire les nécessités du moment que l’ordre contraignant des choses impose[3]. Cet effacement de la place d’où ça parle nous donne la novlangued’aujourd’hui. Elle parle avec les mots d’un seul paradigme qui s’impose partout : problème-solution[4]. Immigration, insécurité, montée de violences, perte de repères ; chaque défi auquel les savoirs classiques ne répondent plus est retraduit en « problème » qui doit, à son tour, générer une « solution » dont l’idéalité est d’être définitive. Il suffit de constater que ce paradigme relève plus d’une technique de gestion des corps que d’une politique d’êtres parlants[5] pour qu’on puisse penser que c’est dans et par ce paradigme que la forme up to date d’une banalisation du mal s’abrite et se répand.

Parce que le mal ne se banalise jamais tout seul. Il faut tout un appareil de langage pour cela, qui prépare le terrain en balayant les obstacles[6]. Nul besoin d’un Chef pour cela ; il suffit de faire croire qu’à la place de nos choix, c’est la Nécessité qui parle. Et que ce dont la Nécessité parle, ce n’est pas des humains, mais des choses. Ce style est devenu omniprésent. On gomme la fonction de la parole et on détruit le champ du langage, pour n’y semer que des messages – neutres, banals, féroces. On voit ce style à l’œuvre dans les hôpitaux psychiatriques belges, où, au nom des droits du patient, on l’informe, en toute neutralité bien sûr, qu’une procédure d’euthanasie pour « souffrance psychique insupportable » existe ; info dont le patient sera libre de faire ce qu’il veut, à condition qu’il s’abstienne d’y voir une suggestion.

Cette novlangue informationnelle est en train de recouvrir tout le spectre des affaires humaines ; objectivation de l’intime, allant de l’évaluation au travail à l’intrusion étatique dans les psychothérapies ; chosification de la sphère publique, réduite à une arène à gérer ; ségrégation de l’étranger afin de s’enfermer dans un entre-soi barricadé, entre-soi qui sera à son tour soumis à une objectivation de l’intime. Les discours sur les vagues d’immigration sont ainsi jumelés avec l’injonction de se purifier le soi : les temps exigent que la chose humaine consente au sacrifice de ce qui lui est propre. Et c’est ainsi qu’en déshumanisant l’autre, on arrive à se chosifier soi-même.

N’est-ce pas cette dimension proprement humaine qui est en train de déserter l’Europe ?

[1]   Freud S., Malaise dans la civilisation, (1930).

[2]   Orwell G., Review of Mein Kampf by Adolf Hitler, unabridged translation, New English Weekly, 21 March 1940, repris, dans Politics and the English Language, Penguin books 2103

[3]   Voir Milner, J.-C. La politique des choses, Verdier, 2011

[4]   Milner J.-C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, 2003.

[5]   Milner J.-C., Pour une politique des êtres parlants, Verdier, 2011.

[6]   Voir, p.ex., V. Klemperer, LTI

« Ne participent à l’histoire que les déportés » par Philippe Hellebois

Article paru dans L’Hebdo-blog 145, le 16 septembre 2018

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Lacan écrivit cette phrase célèbre et terrible dans l’un de ses derniers textes. Il précisait encore que cette même histoire ne raconte rien sinon des exodes. [1] Cette remarque a une portée structurale qui ne se limite pas à une époque donnée mais vaut autant pour le passé, le présent que l’avenir. Elle pose tout simplement que l’exil est notre réel d’être parlant. Les temps qui courent montrent d’ailleurs que les propos de Lacan, proférés à une époque où le racisme et le phénomène migratoire semblaient loin de nous, sont tellement pertinents qu’ils en deviennent prémonitoires.

Lacan fondait son assurance sur la considération lucide des pouvoirs du symbolique. Celui-ci déplace la jouissance de l’être parlant en l’interdisant là où elle apparaît. Plus précisément, elle doit être refusée sur un plan, celui du réel, pour être atteinte sur un autre, celui du symbolique. Pensons à la jouissance masturbatoire qui peut ainsi se métaphoriser, ou plus modestement se métamorphoser, en désir voire en amour. Ce petit exemple élémentaire montre non seulement que l’exil commence tôt, mais se produit même en restant sur place. En outre, on pourrait même ajouter qu’il est hautement souhaitable à moins de préférer la veuve poignet à un partenaire que nous ne connaissons pas d’emblée.

Que l’être parlant soit un étranger dans son propre pays est un fait d’autant moins tragique qu’il est inévitable. C’est ce que pensait notamment Sénèque qui, en bon stoïcien, conseillait de s’en arranger. Cherchant à consoler sa mère de son exil sur ordre de Néron en Corse, lieu considéré alors comme épouvantable, il lui expliquait par le menu que le propre de l’humaine condition est d’être toujours en voyage : l’âme humaine est mouvante, instable à l’image de l’esprit régnant dans les hauteurs célestes ; rien n’est jamais demeuré là où il a pris naissance ; les allées et venues du genre humain sont incessantes ou encore « Tu auras peine à trouver une seule terre qui soit jusqu’à maintenant habitée par sa population d’origine ». [2]

Le discours de la science, dont l’apparition est relativement récente, a rajouté son grain de sel à la structure en contribuant à la rendre insupportable. Poussant les pouvoirs du symbolique à la limite, il accentue les choses en mettant en mouvement toutes les populations en même temps. Résultat, le monde est devenu un village aussi global qu’uniforme. Cela pourrait n’avoir d’autre impact que touristique si le réel ne venait perturber la fête. En effet, les divers modes de jouissance ne se globalisent pas, ne se mélangent pas davantage, et communiquent moins encore. Leur tendance lourde est de s’exclure mutuellement, et s’ils se parlent c’est pour s’entendre crier.

Cela faisait dire à Lacan que les fantasmes racistes prolifèrent à la mesure même du mélange contemporain des populations et des corps. Dans le même fil, il faisait des nazis rien moins que des précurseurs qui susciteraient à l’avenir de nombreuses vocations. [3] À l’évidence ce temps est arrivé. Nous ne sommes pas pour autant retournés aux uniformes vert de gris et aux croix gammées, même si d’aucuns les ressortent à l’occasion du placard. Les suiveurs sont plus discrets, voire ordinaires, et font le pire à leur image. C’est à eux que s’applique l’expression d’Hanna Arendt, la banalité du mal. Ils se disent démocrates, mais agissent comme de parfaites canailles en exploitant pour se faire élire le fantasme raciste qui cheminent dans les profondeurs du goût.

C’est sans doute sur cette question du fantasme que nous pouvons comme analystes apporter notre écot. Il ne s’agit pas seulement de le condamner, mais de le montrer pour ce qu’il est, contribuant ainsi à ce que la folie ambiante du racisme et de la ségrégation ne se cristallise pas. Pour ce faire, il n’y a pas d’autre voie que la conversation et le débat avec l’opinion éclairée. Notre meilleure arme, et en même temps la seule, sera comme toujours le verbe. Pour nous, le forum est une seconde nature

[1] Lacan, J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568.

Voir aussi : Miller, J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance,  Paris, Navarin, 2017, pp. 198-199

[2] Sénèque, « Consolation à Helvia, ma mère », Consolations, Paris, Rivages poche, 1992, p. 51-125.

[3] Lacan, J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole », Autres écritsop. cit., p. 257.

« La vérité de l’homme est dans la langue » par Katty Langelez-Stevens

Article paru dans L’Hebdo-blog 145, le 16 septembre 2018

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Dans son essai sur la langue du troisième Reich, LTI, Viktor Klemperer avance la thèse qui soutient sa recherche. Elle résonne très étrangement avec celle de Freud qui fut son contemporain mais qu’il semble néanmoins ne pas avoir lu. Cette thèse sera d’ailleurs celle que Lacan extraira de l ’œuvre de Freud pour en faire le fil rouge, et même la pointe de son enseignement.

Klemperer fait référence à la célèbre phrase de Talleyrand selon laquelle la langue serait là pour dissimuler les pensées du diplomate et il la récuse : « C’est exactement le contraire qui est vrai. Ce que quelqu’un veut délibérément dissimuler, aux autres et à soi-même, est aussi ce qu’il porte en lui inconsciemment, la langue le met au jour. Tel est sans doute aussi le sens de la sentence : le style, c’est l’homme ; les déclarations d’un homme auront beau être mensongères, le style de son langage met son être à nu. » [1]

Pour Freud, l’inconscient se révèle dans les mots, les phrases que le sujet dit, ou oublie : les lapsus, les dénégations, les oublis de mots. Lacan interprète l’œuvre de Freud à partir de ce point et déclare dans les Écrits que l’inconscient est structuré comme un langage. La formule du comte de Buffon que reprend Klemperer « le style, c’est l’homme » [2] est parodiée par Lacan dès 1966 où il dit en ouverture de ses Écrits : « le style c’est l’homme même » [3]. Tout en précisant que si le style est commandé par l’Autre à qui s’adresse le sujet qui écrit, cela ne suffit pas à faire un style. Dès 1966, Lacan propose une définition du style qui néglige le sujet pour se centrer sur l’objet comme condition de possibilité d’un style quand le sujet accepte de s’y soumettre en s’effaçant [4]. À la fin de son enseignement, le style devient même la signature de la jouissance du sujet à travers son symptôme, sa marque indélébile.

À partir de 1933 jusqu’à 1945, Viktor Klemperer a tenu un journal dans lequel il notait d’abord tous les petits et grands tracas quotidiens qui émaillèrent sa vie de juif, époux d’une aryenne, à Dresde. Très vite, il remarque que la langue est profondément transformée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir, que ces modifications sont volontaires et témoignent d’une volonté d’endoctriner le peuple. Il constate lui-même qu’il est très difficile d’y résister. Cette OPA sur la langue allemande a été orchestrée par Goebbels, maître de la propagande dans le troisième Reich. L’ouvrage de référence qui lui a servi de socle, voire de bible, est le Mein Kampf d’Hitler, lui-même mis en position de dieu.

À partir de cette thèse de Klemperer et de celle de Freud, nous pouvons aujourd’hui en tirer enseignement pour débusquer entre les lignes et derrière les mots les loups qui se cachent sous les apparences des serviteurs dévoués du peuple.

[1] Klemperer V., LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, 1976.

[2] « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité : si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l’homme, le style est l’homme même le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer : s’il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n’y a que la vérité qui soit durable et même éternelle. »

Leclerc G.-L., comte de Buffon, Discours sur le style, Paris, J.Lecoffre, 1872 [BnF], Discours prononcé à l’Académie française le 25 août 1753, p. 23.

[3] Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.9.

[4] Miani B., « L’actualité du style dans la psychose », article paru sur http://www.causefreudienne.net/lactualite-du-style-dans-la-psychose/

« Refugee Lives matter » by Roger Litten

Article paru dans Lacanian Review Online, le 7 septembre 2018

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As psychoanalysts we can hardly claim to have answers to all the ills, political or otherwise, of modern civilisation. But as practitioners of speech and language we can at least strive to pay attention to what is at stake in some of the discourses currently taking shape around us.

The recent resurgence of far-right political parties has been accompanied by the infiltration of the public sphere by an insidious discourse that does not call directly for violence and killing, but rather seeks to put a lethal jouissance to work under the guise of rational appeal to some common good.[i]

How are we to find ways to counter the rise of these new discourses, anonymous in their enunciation, neutral and reasonable in their argument, but lethal in their consequences, consequences for which any responsibility is disavowed in advance?

Take for instance the leading article of a recent issue of The Spectator magazine in the UK[ii]. This piece carries the commendable title ‘Refugee Lives Matter’. One only has to read the first few paragraphs of this article, however, to discover that these lives do not matter in quite the way that one might expect.

The piece opens by drawing links between the refugee policies of the USA and Europe:

“The photographs of children in cages at US migration centres, apparently separated from the parents with whom they illegally entered the country, do not reflect well on the Trump administration. Talking tough on migration helped the President to win the election but there is a difference between building a wall and carrying out a policy which appears to use cruelty as a shock tactic.”

The exact nature of the difference between building a wall and a policy of cruelty is not specified. The paragraphs that follow, however, suggest that the author thinks that building a wall would in fact be an act of kindness in comparison with what he considers the true cruelty at stake in the West’s treatment of migrants from Third World countries:

“Yet there is a policy towards migrants that is ultimately far crueller, and which is being pursued beneath our noses in Europe. This is to tempt migrant into unseaworthy boats to cross the Mediterranean.”

Note here the rhetorical role of that delicate little word “tempt”. In the light of the complex and intertwined issues at stake in the contemporary phenomenon of migration in a globalised world, it offers a reassuring simplification to be able to think that that it is Europe’s “tempting” policy on migration that is one of its primary drivers.

A similar argument was at the root of the UK government’s refusal to sign up to any European refugee rescue programme in the Mediterranean, on the grounds that rescuing refugees would simply exacerbate the problem. Better then to stand by and watch desperate men, women and children drowning in the Mediterranean than to feel any sense of implication in a question that touches each one of us in our humanity.

Avoiding this awkward trap, the author of this piece resorts instead to the neutral administrative language of statistics and calculation, laying the foundation for a rather abrupt conclusion that might otherwise appear here as a non sequitur:

“Last year, according to the International Organisation for Migration, 3,116 people died attempting to reach European countries from North Africa by sea, in addition to 5,143 deaths in 2016. However demeaning the treatment meted out to Mexicans caught after a failed dash across the US border, it is not killing them.”

Note the spurious link by which we arrive at the claim that however demeaning the treatment of immigrants in the US at least “it is not killing them”. This apparently reasonable claim leaves us only a couple of delicate steps away from the true destination of this scurrilous line of argument, that perhaps it would be better for all concerned if we did in fact resort to killing a few more of “them”.

“European governments cannot claim they bear no responsibility for these deaths. Migrants are taking the risks because, in the vast majority of cases, their journeys are successful – and if they land, they probably get to stay. This is due to EU policy on migration.”

It turns out that the anonymous author of this ‘opinion piece’ is not in fact entirely averse to assigning responsibility for this lamentable situation. If these deaths can be attributed directly to the European Union policy on immigration, then it is clear that the only possible conclusion at this point is that the policy will have to change.

Although the author is not yet quite brazen enough to carry his own argument through to its logical conclusion, he is quite happy to point us in the right direction, once more resorting to the objective and impersonal vocabulary of statistical calculations in order to spare us the messy business of implication in difficult ethical and political choices.

“For every life lost in the Mediterranean in 2016, there were 50 successful landings; a death rate of just 2 percent. The Britons and Irish who emigrated to America in search of a better life faced far higher chances of dying yet were not deterred. If there is a 98 per cent chance of being able to start a new life on a more prosperous continent, it ought to be no surprise that so many take this risk.”

The reader is left to draw his or her own conclusions. It is not all that difficult to see, however, that under these terms what would be required would be a more or less radical readjustment of the parameters of the calculation. The author could not, of course, be expected to assume responsibility for deciding just what level of migrant deaths would be appropriate to act as a suitable deterrent. What ratio, after all, would be sufficient to clear the conscience of all right-thinking Europeans of any sense of implication in this mess?

One of the outstanding achievements of this piece, however, is not so much the well-tried device of replacing awkward political choices with the language of administrative calculations but rather that of managing to present an argument for more lethal outcomes for immigrants under the guise of humanitarian concern for the interests of those who will be the victims of this change of policy. Refugee lives matter indeed!

Are we really going to allow this kind of discourse to infiltrate our public spaces without comment? Or will we have to set ourselves the task of calling out its obscenity wherever and in whatever form we encounter it, before we ourselves become so immune to its insidious effects that we no longer notice what it is saying?

[i] Cf., ‘Discourses That Kill’, Argument for the European Forum to be held in Brussels on 1st December 2018, circulated on NLS-Messager number 2738, 7th July, 2018.

[ii] Leading Article, ‘Refugee lives matter’, The Spectator, 23rd June 2018.

Discursos que matan – Forum europeo organizado por Zadig en Bélgica

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DISCURSOS QUE MATAN

Forum europeo organizado por Zadig en Bélgica

En la l’Universidad Saint Louis, Bruselas

1 de diciembre de 2018

Forum Europeo organizado por los psicoanalistas de Zadig en colaboración con la Red Interdisciplinariedad-Sociedad (RiS) de la Universidad Saint Louis, con el apoyo de la École de la Cause Freudienne (ECF) y de la New Lacanian School (NLS), bajo los auspicios de la Euro Federación de Psicoanálisis (EFP)

Todo el mundo –si tal expresión es sostenible– quisiera sin duda que los campos de concentración no hayan sido más que un horror sin mañana. El Dr. Lacan, por su parte, no se hacía ilusiones y consideraba que su emergencia, que constituye una ruptura en la Historia, representa la reacción de precursores respecto a las transformaciones sociales engendradas por la mundialización y provocadas por la ciencia. “Nuestro porvenir de mercados comunes –escribía– tendrá su contrapartida en una expresión cada vez más dura de los procesos de segregación”. [1] En eso estamos, hoy en día, en Europa. El borramiento de la fronteras geográficas y culturales tiene como contrapunto una escalada de los enunciados promovidos por los enemigos del género humano en los años 30 del siglo pasado. Dichos enunciados se han propagado, banalizándose, en los discursos ambientes que fundan el vínculo social. Su consecuencia es un rechazo radical del extranjero mediante acciones violentas y criminales que se han convertido en cotidianas.

Hay, por tanto, discursos que matan. Su carácter es insidioso porque no tiene nada de vehemente. No llaman a la matanza, su lengua es plana, políticamente correcta. Se presentan como la expresión de necesidades indiscutibles escritas en los astros. No se dice que haya que cerrar las fronteras del continente y dejar que se ahoguen los migrantes en el mar. Se dice más bien: “No se puede acoger a todo el mundo, ¿no es cierto?”. La acción criminal de no asistencia a personas en peligro se camufla detrás de una ética legalista: “Me limito a aplicar la ley”.

Peor aún. Estos discursos no son de odio. Son fríos y racionales, operan en nombre del bienestar de las naciones. Los agentes de estos discursos que matan se presentan como grandes servidores del Estado, incluso como héroes modernos que sacrifican su humanidad para cumplir con su deber. Pretenden que se limitan a decir y hacer lo que todo el mundo piensa. De hecho, ponen las pulsiones mas asesinas al servicio de un sedicente bien común. Nada es más fácil que movilizar estas pulsiones, ya que forman parte de nuestra humanidad. Pero apelando a ese mal que reside en cada uno de nosotros, se hace mofa de la dimensión ética. Ya que el hecho de que todos podamos tener fantasmas asesinos no justifica hacerlos efectivos.

Dejándose adormecer por estos discursos que banalizan lo peor, se corre un gran riesgo de hacerse cómplices. En el Forum Europeo del 1 de diciembre de 2018, trataremos de desbanalizarlos, mostrando su alcance diabólico. Estas ideologías que pretenden ser neutras, pero que son criminales en sus consecuencias, no pueden incluirse entre los elementos legítimos de la democracia. Se trata, pues, de producir un discurso que resista y combata los discursos que matan.

[1] Lacan, J., “Proposición del 9 de octubre de 1967 sobre el psicoanalista de la Escuela”, Otros Escritos, Buenos Aires, Paidós, 2012, p. 276.

Gil Caroz

Por el Comité Organizador del Forum

I discorsi che uccidono – Forum Europeo organizzato da Zadig in Belgio

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I DISCORSI CHE UCCIDONO

Forum Europeo organizzato da Zadig in Belgio

presso l’Università Saint Louis, Bruxelles

1 Dicembre 2018

Forum Europeo organizzato dagli psicoanalisti di Zadig in collaborazione con il Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) dell’Université Saint Louis, con il sostegno dell’Ecole de la Cause freudienne (ECF) e della New Lacanian School (NLS), e sotto gli auspici dell’EuroFederazione di Psicoanalisi (EFP).

Tutti – se un’espressione del genere è sostenibile – vorrebbero senza dubbio che i campi di concentramento nazisti non fossero che un orrore senza domani. Il dottor Lacan era, per parte sua, senza illusioni e riteneva, al contrario, che il loro emergere, che ha segnato una frattura nella Storia, rappresentasse la reazione di precursori in relazione ai rimaneggiamenti sociali generati dalla mondializzazione e provocati dalla scienza. “Il nostro avvenire di mercati comuni avrà come contrappeso una sempre più dura estensione dei processi di segregazione”, [1] scriveva Lacan. Oggi in Europa, ci siamo arrivati. La cancellazione delle frontiere geografiche e culturali porta con sé un crescendo di quegli enunciati promossi dai nemici del genere umano negli anni Trenta del secolo scorso. Questi si sono propagati, banalizzandosi nei discorsi comuni che fondano il legame sociale. La conseguenza è un rigetto radicale dello straniero, attraverso delle azioni violente e criminali divenute quotidiane.

Ci sono dunque dei discorsi che uccidono. Il loro carattere è insidioso perché non hanno niente di veemente. Non fanno appello all’omicidio, il loro linguaggio è banale, politicamente corretto. Si presentano come l’espressione di necessità incontestabili scritte nelle stelle. Non si dice che occorre chiudere le frontiere e lasciar annegare i migranti in mare. Si dice piuttosto: “Non si può accogliere tutti, non è forse così?”. L’azione criminale della non-assistenza a persone in pericolo è camuffata dietro un’etica legalista: “Non faccio che applicare la legge”

Peggio. Questi discorsi non sono carichi d’odio. Sono freddi e razionali e operano in nome del benessere delle nazioni. Gli agenti di questi discorsi che uccidono si presentano come grandi servitori dello Stato, addirittura come degli eroi moderni che sacrificano la loro umanità per fare il loro dovere. Dichiarano che fanno e che dicono solo ciò che tutti pensano. Di fatto, mettono le pulsioni più omicide a servizio di un cosiddetto bene comune. Non c’è niente di più facile che mobilitare queste pulsioni, perché fanno parte della nostra umanità. Ma facendo appello a questo male che è in ciascuno di noi, viene violata la dimensione etica. Perché il fatto che tutti possano avere dei fantasmi omicidi, non giustifica il fatto di farli passare all’atto.

Facendosi addormentare da questi discorsi che banalizzano il peggio, il rischio di diventarne complici è grande. Durante il Forum Europeo del 1 dicembre, tenteremo di farli uscire dalla banalità, mostrandone la portata diabolica. Queste ideologie che fingono di essere neutre, ma che sono criminali nelle loro conseguenze, non fanno parte degli elementi legittimi della democrazia. Si tratta dunque di produrre un discorso che resista e combatta i discorsi che uccidono.

[1] J. Lacan, Proposta del 9 ottobre 1967 sullo psicoanalista della Scuola, in Altri Scritti, Einaudi, Torino 2013, p. 255.

Gil Caroz

Per il Comitato organizzativo del Forum

Traduzione di Francesca Carmignani